Vues Éphémères – Juin 2017

de

1. Le numéro 195 de la revue Le débat, éditée par Gallimard, est paru le 8 juin 2017. Derrière le titre « Le sacre de la bande dessinée », un sommaire riche de signatures prestigieuses[1] et organisé en six parties : « L’ascension du 9e art », « La conquête d’une place », « Eléments d’une histoire », « L’écriture et l’image », « La folie Tintin », et enfin « La BD à l’école ». L’auguste revue va même jusqu’à modifier la charte graphique de sa couverture (jusqu’alors uniquement constituée de texte) pour y inclure un dessin : une manière de sur-signifier l’objet bande dessinée, comme le fait si souvent la presse en mal d’idées[2].

2. Ne l’ayant pas encore eu entre les mains (il est paru avant-hier), il faut se contenter des deux recensions dans la presse, à l’heure où j’écris ces lignes : France Culture et Les Echos, réalisant un grand écart des plus improbables. Dans les deux cas, il s’agit d’une forme « brève » : 1500 signes environ pour le papier (une pige, donc), un sujet de trois minutes pour la radio. Et pour les deux journalistes, il s’agit de la première fois qu’ils évoquent la bande dessinée en 2017 : Jacques Hubert-Rodier est « éditorialiste diplomatique » aux Echos et ses 139 autres articles parus depuis le 1er janvier couvrent l’actualité économique et politique internationale ; Jacques Munier présente Le Journal des idées à peu près cinq jours par semaine, ce qui en faisait là la 115e édition de l’année, série en cours.

3. En fait de « sacre de la bande dessinée », il s’agit avant tout de celui accordé par la revue Le débat elle-même : « C’est une consécration ! La revue Le débat a intégralement voué sa dernière livraison à la bande dessinée », peut-on entendre sur France Culture, alors que Les Echos titrent « La résistible sacralisation de la BD », laissant entrevoir leur surprise à voir « la très sérieuse revue Le Débat » s’intéresser à un tel sujet. Dans les deux textes, on s’attache d’ailleurs à détailler le processus « d’artification » de la discipline — évoquant en guise d’autres exemples l’art équestre ou le tag rebaptisé en « street art ». La bande dessinée n’a pas autant de chance, et reste irrémédiablement condamnée à être de la simple « BD ».

4. Qui dit art et bande dessinée, dit forcément Tintin et Hergé. Dans les pages du Débat (et rapporté sur France Culture), tintinophiles et tintinolâtres rivalisent d’enthousiasme pour réaffirmer combien Tintin représente l’alpha et l’oméga de la bande dessinée. Rémi Brague semble en sortir grand gagnant, puisqu’il irait jusqu’à « considérer que ce que nous appelons le monde réel n’est guère plus qu’un album de Tintin, d’ailleurs pas très réussi ». Mais visiblement, les chroniqueurs y sont sensibles, puisque Jacques Munier consacre plus de la moitié de son journal à Hergé[3], et que Jacques Hubert-Rodier ne résiste pas au plaisir de conclure sur un « A lire de 7 à 77 ans et même avant et après » que l’on imagine enjoué.

5. Si (sans surprise) le sujet de France Culture fait la part belle aux philosophes présents au sommaire du Débat, l’éditorialiste des Echos est beaucoup plus sensible aux confidences « discrètes » du Prix Nobel Jean-Marie Gustave Le Clézio (qui se serait rêvé en auteur de bande dessinée), ou au regard du diplomate Hubert Védrine. Finalement, ces médias légitimes soulignent combien ces autres instances légitimes (la revue et certains de ses auteurs) daignent se pencher sur cet objet illégitime qu’est la bande dessinée, la mettant ainsi, l’espace d’un numéro, dans la lumière.

Notes

  1. Dans l’ordre d’apparition : Nathalie Heinich, Benoît Mouchart, Philippe Dagen, Pascal Ory, Fabrice Piault, Antoine Torrens, Thierry Groensteen, Jean-Pierre Mercier, Jean-Marie Bouissou, Tardi, Tristan Garcia, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Pierre Assouline, Rémi Brague, Jean-Luc Marion, Hubert Védrine, Cécile Gonçalves, Vincent Marie, Lucie Servin et David Vandermeulen.
  2. Deux hypothèses s’opposent en moi pour expliquer ce qui devient presque un réflexe conditionné dès qu’il s’agit d’évoquer la bande dessinée : soit cette irruption de l’image est une manière de s’encanailler doublement pour ces tenants de la culture « sérieuse » (et donc essentiellement de l’écrit) ; soit l’étalage en couverture de la « particularité » de ce numéro (abordant un sujet incongru, ou tout du moins inattendu) aurait pour objectif de prévenir le lecteur potentiel des risques qu’il pourrait encourir…
  3. L’autre moitié s’attardant longuement sur Rodolphe Töpffer.
Humeur de en juin 2017
  • Christian Rosset

    La « légitimation » de la bande dessinée sur France Culture est acquise depuis belle lurette. Quand j’avais proposé 2 fois 80 minutes aux « Nuits magnétiques » en 1985 puis 2 heures l’année suivante à l’Atelier de création, personne ne m’avait alors dit « non ». Mais nous n’étions alors pas très nombreux à nous intéresser à ce domaine (nous nous ne nous souciions guère à le déclarer légitime ou illégitime : il nous intéressait. Point barre). Jacques Munier (et non Meunier) est un de ceux qui, à chaque fois qu’il le peut, traite de livres de sciences humaines (ou de revues) touchant à ce domaine. Il avait d’ailleurs accepté en 2003 de programmer une série de 2h30 en 5 épisodes que j’avais produite sous le titre « Territoire de la bande dessinée ». C’est à cette occasion que j’avais enfin rencontré Jean-Christophe Menu. La suite, certains la connaissent (L’Éprouvette – revue et collection, notamment). Quant à l’insistance sur Hergé, c’est aussi lié, dans la chronique de Munier, à la réédition d’un livre de Michel Serres. Car c’est un fait qu’Hergé intéresse nombre de philosophes et d’écrivains !

    • Christian Rosset

      Envoyé trop rapidement avant d’avoir corrigé quelques fautes et repentirs, désolé !

  • Maël Rannou

    Il est fascinant de voir combien un « nom » suffit à faire tomber en pâmoison certains. Je le comprends, j’y cède parfois, mais enfin les quelques lignes de Le Clézio sont d’un inintérêt absolu. Il n’y dit rien d’intéressant si ce n’est l’éternel souvenir d’enfance, évoquant certains concepts glané ici ou là en les déformant. Il n’y connaît pas grand chose, c’est son droit et il ne le nie pas, mais le faire parler en guest-star sur le sujet c’est énervant.

    Personellement j’ai pu largement plus apprécier des articles signés de personnes moins connues mais aussi sur des sujets plus rares, comme celui sur la BD en bibliothèques.