Vues Ephémères – Mai 2009

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La presse quotidienne française aime la bande dessinée. Si, si, je vous assure. Bon, peut-être pas la bande dessinée, mais au moins les auteurs de bande dessinée, puisque l’on retrouve régulièrement Jochen Gerner dans les pages du Monde, Willem du côté de Libération ou encore (le président) Blutch dans Le Figaro. D’accord, je veux bien aussi concéder que ce n’est pas pour faire de la bande dessinée qu’ils sont là, mais plutôt pour égayer de leurs petits dessins ces tristes colonnes débordant de sérieux journalistique. Bref. Reprenons. La presse quotidienne française aime les illustrations des auteurs de bande dessinée.[1] De temps en temps.

Ainsi, le numéro du Figaro du 30 Avril 2009 proposait son supplément «La vie littéraire», dans lequel on pouvait retrouver un petit dessin savoureux à la rubrique «l’œil de Cailleaux» (qui, à en croire son site, alterne avec Blutch et Ixène dans cet exercice). Je me permets de joindre ici ledit dessin, qui s’intitule «Madame Bovary se dévoile sur Internet», et présente un «avant» et un «après» figurés dans une fenêtre d’ordinateur, le tout accompagné d’une URL (http ://bovary.fr).
Même si ce dessin d’actualité accuse deux semaines de retard, la référence est assez claire et fait allusion à la récente mise en ligne de l’ensemble des manuscrits de Gustave Flaubert pour son fameux roman. L’URL indiquée en bas du dessin, et dont on pourrait penser au premier abord qu’elle participe au clin d’œil ironique de l’ensemble, se révèle être (quasi) authentique, à un «www» près. Certes, on peut aisément imaginer que cette référence ait échappé aux lecteurs du quotidien — la mise en ligne du projet a donc eu lieu le 15 Avril 2009, information par ailleurs relayée le lendemain par l’AFP et reprise par le site du Figaro. Les éditions papier ne mentionneront le projet qu’en passant, dans la rubrique «Textos » du Figaro Magazine du 25 Avril : «Les 4500 pages des six brouillons et du manuscrit original de Madame Bovary, qui révèlent le travail incroyable de Gustave Flaubert sur son chef-d’œuvre, ont été numérisées par 150 bénévoles (www.bovary.fr).»[2]
D’où la situation un peu étrange de ce dessin de presse, dépourvu de tout contexte car venant illustrer une information non relayée par son journal.

Mais que l’on connaisse le fond du projet ou qu’on l’ignore, le message porté par cette image reste le même : Madame Bovary se dévoile sur Internet, et les conséquences sont terribles. La femme élégante au cheveu sage, à la robe sobre et la pose toute en retenue, qui évoque certains portraits de George Sand,[3] a désormais laissé place à une adolescente éperdue aux allures de poupée manga, portant une jupe plissée ultra-courte qui ne dissimule plus rien, dans une position dont on ignore si elle est prostrée ou offerte.
Certes, on pourrait y voir une question ironique, s’interrogeant («what if ?») peut-être sur ce qu’aurait pu être l’histoire d’Emma en ce début de XXIème siècle, entourée de nouvelles technologies. Cela aurait pu, s’il n’y avait eu cette rupture aussi nette dans la représentation du personnage, si l’on ne passait pas subitement d’un extrême (high art / littérature et académisme) à l’autre (low art / blog et manga). Sur Internet, Madame Bovary ne fait pas que se dévoiler — elle s’y dévoie surtout.
On me dira que cette vision plutôt réac’ de la hiérarchie des Arts (et des maux supposés d’Internet) dans Le Figaro ne devrait pas me surprendre — après tout, Libération accueille bien les éructations d’Alain Finkelkraut dont l’avis sur la bande dessinée est tout aussi radical : «La beauté des livres, c’est qu’ils sont sans images et qu’ils offrent ainsi libre carrière à l’imagination. Quand on me raconte une histoire, j’ai besoin qu’on me donne à penser, qu’on me donne l’envie d’interrompre ma lecture et de lever la tête, pas qu’on dessine pour moi les héros.»

D’une certaine manière, la boucle est bouclée : par ce dessin, Christian Cailleaux (par ailleurs auteur de bande dessinée) non seulement reconnaît mais fait sienne la distinction établie par le quotidien qui l’emploie entre l’illustration / le dessin de presse (acceptables) et la bande dessinée (à écarter). «La bande dessinée mise à nue par ses auteurs, même», en quelque sorte.
Et l’on ne peut que soupirer, et relire la conclusion que Thierry Groensteen apportait à son livre Un objet culturel non identifié : «Si l’on admet que ces formes d’expression sont à égalité de dignité du moment que les œuvres sont de premier ordre, et que toute tentative pour établir une hiérarchie entre Stevenson et Hergé, entre Balzac et Renoir (Jean), entre Chaplin et Herriman est inepte, alors on en conclut forcément que les catégories du majeur et du mineur traversent les formes artistiques plutôt qu’elles ne les distinguent les unes aux autres. […] Reste que, si elle veut attirer à elle des “ouvriers” de talent, il ne sera pas superflu que la bande dessinée s’emploie encore un peu à améliorer son image.»

Les sorties de Mai 2009
Alex Baladi – Encore un effortL’Association, Collection Eprouvette
Thibault Balahy – La BoîteAlain Beaulet éditeur, Collection Les Petits Carnets
Ben – Quand y’à pas moyen…Hécatombe, Collection Bourgeon d’Hiver
Laetitia Bianchi – Le livre des serpents & des échellesHomecooking
Chloé – Le monde de JeanneDiantre ! éditions, Hors Collection
*DEMONIAK – 2. L’intrusion HistoriqueEditions Frémok, Collection Flore
Jean-Pierre Duffour – L’escalier truquéRackham, Hors Collection
Ulli Lust – AirpussyL’Employé du Moi, Hors Collection
Ilan Manouach – Vivre ensembleLa Cinquième Couche
Marine Martin – Je te trompe parce queDiantre ! éditions, Hors Collection
Michael Matthys – Je suis un ange aussi…Editions Frémok, Collection Flore
Marino Neri – Le roi des fleuvesAtrabile, Collection Sang
Sylvain Paris – La ligne roseLa Cinquième Couche
Lisandru Ristorcelli – Le redoutable EscalatorAlain Beaulet éditeur, Collection Les Petits Carnets
Alex Robinson – Plus cool tu meursRackham, Hors Collection
Dash Shaw – VirginiaEditions çà et là
Marko Turunen – De la viande de chien au kiloFrémok éditions, Collection Vox
Vincent Vanoli – La cliniqueL’Association, Collection Ciboulette
Yokoyama Yûichi – JardinEditions Matière, Collection Imagème

Versions Originales
Niklas Asker – Second ThoughtsTop Shelf
Kevin Cannon – Far ArdenTop Shelf
Brian Fies – What Ever Happened To The World Of Tomorrow ?Abrams
Bob Fingerman – From The Ashes #1 – IDW
Scott Gray & Roger Langridge – Fin Fang Four ReturnMarvel
Jason – Low MoonFantagraphics Books
Gene Luen Yang & Derek Kirk Kim – The Eternal Smile :01 First Second
Jeff Lemire – The NobodyDC/Vertigo
David Mazzucchelli – Asterios PolypPantheon Books
George McManus – Bringing Up FatherNBM
Seth – George Sprott : 1894-1975Drawn & Quarterly
Rick Veitch – Brat PackKing Hell
Doug Wright – The Collected Doug Wright : Canada’s Master Cartoonist Vol. 1 – Drawn & Quarterly

Collectifs
Lapin N°38 – L’Association
Chroma 5 – Chroma éditions & Café Creed
Clafoutis 3 – Les éditions de la Cerise
2048Salmigondis
Syncopated : An Anthology of Nonfiction Picto-EssaysVillard Books

Essais
Matthew J. Costello – Secret Identity Crisis : Comic Books & The Unmasking Of Cold War AmericaContinuum International Publishing
Natsu Onoda Power – God Of Comics : Osamu Tezuka & The Creation Of Post-World War II MangaUniversity Press Of Mississippi

Requiescat in Pace
Ric Estrada (81 ans), dessinateur ayant travaillé principalement pour DC Comics.

Le joli mois de Juin
Si les considérations météorologiques poussent parfois à remettre en cause le choix du dernier week-end de Janvier pour le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, il faut bien reconnaître qu’il n’a rien à craindre d’une quelconque concurrence à cette période. Ce qui n’est pas le cas pour les divers festivals ayant choisi de se dérouler durant la première semaine de Juin prochain — ainsi, du 2 au 7 Juin à Rennes se tiendront les Troisièmes Assises de la Bande Dessinée Indépendante, dans le cadre du huitième festival Périscopages ; du 5 au 7 Juin à Lyon, on retrouvera la quatrième Festival de la bande dessinée de Lyon, avec en prime la deuxième édition des Etats Généraux de la Bande dessinée ; enfin, du 5 au 7 Juin à Metz, ce sera la 22ème édition de L’Eté du Livre, autour du thème «Les mots qui dérangent», et en partenariat avec la revue XXI. Faites votre choix.

Notes

  1. A se demander d’ailleurs, si l’on ne pourrait pas expliquer le peu d’écho qu’elle fait des autres productions de ces éminents collaborateurs par une ligne déontologique exemplaire. Admirable, vraiment.
  2. On notera au passage qu’il s’agit d’une information erronée, puisque le travail des 150 bénévoles n’a pas été de numériser les pages (c’était l’objet d’un projet antérieur, comme l’indique cet article du … Figaro Magazine en 2006), mais bien de déchiffrer et de retranscrire les diverses pattes de mouches, ratures et corrections opérées par Gustave Flaubert, afin de permettre recherche et analyse. Un projet collectif de grande ampleur, conduit sur deux ans et demi, et qui pourrait être une démonstration exemplaire de ce qu’Internet peut produire de mieux dans le domaine culturel, alliant patrimoine et modernité.
  3. Temporalité renforcée par un dessin qui évoque la façon de certaines gravures du XIXème siècle.
Humeur de en mai 2009

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