Vues Éphémères – Mai 2014

de

« Un nouveau record mondial pour une œuvre de bande dessinée. »
Au sortir du week-end, c’est la nouvelle que l’on a pu voir fleurir un peu partout. A l’occasion de la dernière vente aux enchères organisée par Artcurial, un riche collectionneur a déboursé la modique somme de 2,65 millions d’euros pour acquérir un original dessiné par Hergé, lequel orna les pages de garde des albums de Tintin entre 1937 et 1958. Et tous et toutes d’applaudir, ravis, cette nouvelle victoire sur la longue route de la reconnaissance. Actualitté, titrant « Après le record mondial Hergé, la BD savoure son succès », cite d’ailleurs en exemple Éric Leroy, responsable BD chez Artcurial : « Ce succès s’explique par la modernité et le dynamisme de cette discipline. La BD est un art, et un art très actuel, avec un marché en pleine évolution. » Et de se réjouir qu’aujourd’hui, la BD ne soit plus réservée aux seuls amateurs, car les collectionneurs d’art « n’ont plus peur de décorer leur appartement avec des originaux de BD ». »
Hasard amusant, à peine trois semaines plus tôt, l’Immortel Alain Finkielkraut tenait salon dans son émission Répliques sur France Culture, et laissait entendre un son de cloche sensiblement éloigné de cette vision bienveillante, sur fond de ruine imminente de la civilisation (air connu) : « C’est ainsi qu’on peut se targuer d’aimer la bande dessinée. Pourquoi ne pas aimer la bande dessinée ? Mais s’en targuer c’est autre chose. C’est dire, en sous main, il n’y a pas d’art mineur. Et quand on dit il n’y a pas d’art mineur, non seulement on réhabilite les arts mineurs mais on vide les autres. »

S’il n’est pas vraiment utile de s’attarder plus longtemps sur les élucubrations d’un philosophe qui n’a jamais caché sa détestation du neuvième art, et dont les sorties (toujours médiatiques) ont régulièrement réaffirmé la piètre estime qu’il avait pour ce médium, j’ai tout autant de mal à me joindre au concert de hourras qui viennent saluer la victoire que représenterait cette vente record pour la bande dessinée.
Ne serait-ce que parce que l’objet de cette vente n’est pas (loin s’en faut) de la bande dessinée — bien que l’introduction de la dépêche AFP[1] évoque tout d’abord « une planche originale de Tintin », avant de célébrer le record atteint par « une œuvre de bande dessinée ». Ce n’est que trois paragraphes plus loin que la description de la pièce vient enfin lever l’ambiguïté : « Il s’agit d’une double page réalisée à l’encre de Chine par Hergé pour constituer les pages de garde des albums de Tintin publiés de 1937 à 1958. Elle présente Tintin et son chien Milou dans 34 situations différentes, chacune d’entre elles étant rattachée à un moment fort d’un album, du Lotus bleu à L’Oreille cassée. »
Fait hautement symbolique, il s’agit donc ici non pas de bande dessinée, mais d’une évocation de bande dessinée — qui plus est réalisée par le plus emblématique (et le plus envahissant) des auteurs de bande dessinée, Hergé. Non pas seulement Tintin, mais tout Tintin, y compris dans sa potentialité : « On y voit Tintin en cow-boy, en explorateur, en armure de chevalier, à cheval, marchant dans le désert, en avion, en voiture, en pirogue… Il est également représenté vêtu d’un épais manteau de fourrure dans un paysage enneigé : une image qui, selon les spécialistes, ne fait référence à aucune histoire connue mais qui signifierait qu’Hergé avait le projet d’en écrire une qui se serait déroulée dans le Grand Nord. » Ou, pour reprendre les termes d’Éric Leroy : « Un prix exceptionnel pour une œuvre unique qui résume 75 % de l’œuvre de Hergé. »

Voici donc la reconnaissance que vient de décrocher la bande dessinée (art séquentiel revendiqué) : une enchère record pour un inventaire de costumes et de personnages, 2.65 millions d’euros pour le dessin de pages de garde, et qui, avant tout, « témoigne de l’engouement pour un marché nouveau dont les prix ont décuplé en dix ans. » Une reconnaissance par ricochet, pourrait-on dire, où l’on se satisfera, à défaut de capital culturel, du simple capital financier.

Notes

  1. On notera qu’avec une unanimité frappante, la plupart des journaux se contentent de reprendre quasi in extenso la dépêche de l’AFP, soulignant en creux combien la couverture de cet événement exceptionnel a été centrale pour la plupart des rédactions.
Humeur de en mai 2014

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