Vues Éphémères – Mai 2015

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1 – Depuis l’apparition d’Internet, la révolution numérique n’a souvent été envisagée que comme une transformation de l’espace commercial. Prenant régulièrement Amazon en exemple, il s’agissait avant tout de mettre en avant les nouvelles manières de vendre que cette nouvelle donne allait rendre possible. Dans cette affaire, les seuls perdants devaient être les tenants du commerce « à l’ancienne », qui, devenus obsolètes, allaient connaître le même sort que les calèches à l’avènement de l’automobile. Encore aujourd’hui, la « culture du tout-gratuit » qui serait endémique à Internet est présentée comme une anomalie à corriger au plus vite — et le piratage qu’elle engendrerait, le futur destructeur de toute civilisation, ou presque.

2 – La révolution numérique dans son ensemble (Internet bien sûr, mais également la large démocratisation de l’informatique) est en train de transformer profondément les usages — qu’il s’agisse de création, de consommation, ou d’interaction. Les nouvelles modalités de circulation de l’information, désormais potentiellement accessibles à tous, marquent la fin de la raréfaction de la parole et bouleversent la hiérarchie établie. La frontière entre pratiques amateurs et productions professionnelles s’estompe progressivement, remettant en question la chaîne de valeur en vigueur.

3 – Vers la fin du précédent millénaire, le regretté André Schiffrin[1] avait publié le premier de ses trois ouvrages consacrés à son expérience de l’édition, et aux mutations que connaissait alors ce domaine. L’édition sans éditeurs constatait ainsi combien les grands groupes nord-américains délaissaient progressivement le travail éditorial (à savoir la constitution d’un catalogue cohérent et de qualité) pour y substituer une approche purement gestionnaire basée sur la rentabilité des titres. On avait pu alors expliquer (adoucir, relativiser) ce titre choc par l’ambiguïté existant en français entre les différentes acceptations du mot « éditeur », alternativement publisher (travail de publication) et editor (travail d’édition) pour reprendre les termes de langue anglaise.

4 – L’auto-édition a bénéficié pleinement de la révolution numérique, qu’il s’agisse des outils d’aide à la création, de l’accès aux plateformes de distribution, ou des dynamiques virales de diffusion. Les succès issus de cette filière alternative sont alors bien souvent récupérés par les éditeurs traditionnels, qui n’hésitent pas à en faire un argument marketing. Cette stratégie, illustrée en bande dessinée par l’importante vague des « blogs BD », contribue cependant à saper l’image des éditeurs, non plus découvreurs mais simple amplificateurs commerciaux.

5 – Exigeants, très informés et le regard éduqué, les lecteurs se retrouvent à réévaluer le travail des éditeurs, non seulement d’un éditeur à l’autre (élargissant parfois ce spectre aux productions étrangères), mais également à la lueur des productions « alternatives » que sont (entre autres) scantrad et piratage. Ces initiatives bénévoles (mais illégales), souvent motivées par l’enthousiasme et s’exerçant en marge des contraintes aussi bien économiques que juridiques, viennent clairement questionner l’efficacité, la qualité et finalement la valeur de l’intervention des éditeurs. Ces derniers choisissent bien souvent de stigmatiser ces communautés, plutôt que de faire preuve de pédagogie et de répondre aux véritables questions qu’elles soulèvent.

6 – Loin de l’idée que « c’est l’éditeur qui fait la littérature », Denis Bajram[2] fait le constat d’une évolution profonde des responsabilités dans la création pour le secteur de la bande dessinée.
« Au fil des années, les auteurs se sont retrouvés de plus en plus à faire les scans, l’équivalant des bleus, les maquettes, la recherche des collaborateurs, la promotion… Tout ça avec un prix de page en baisse pour la majorité. Pendant ce temps, la plupart des éditeurs s’est retrouvée bien moins disponible pour chaque auteur à cause d’une production pléthorique en parti financée justement par ces baisses de coûts et d’implication. Si beaucoup d’auteurs se retrouvent à palier ce désinvestissement, ils apprennent aussi, de fait, le travail d’éditeur. Génération après génération. Bientôt ne survivront à cette sélection darwinienne que des auteurs capables d’être leur propre éditeur. Des auteurs qui pourraient donc se passer d’éditeurs. »[3]

7 – Il y a de cela quelques jours, un grand éditeur a envoyé un mail à ses auteurs, les encourageant à investir la sphère des réseaux sociaux afin d’assurer la promotion de leurs albums.
« Soyons à l’heure des réseaux sociaux !
Pour ceux qui seraient intéressés de se lancer sur la toile, je vous envoie un tutoriel : « Comment utiliser Facebook » dans le cadre de la promotion bd.
A l’heure où tout devient visible et viral grâce aux réseaux sociaux, il est désormais plus qu’utile d’employer ces plateformes pour la promotion des albums bd. On a vu le succès des pages de certains auteurs qui n’hésitent pas à poster des photos, des news,… de leur travail.
En effet, votre parole et vos actes, ajoutés aux nôtres, sur les réseaux sociaux gagnent en importance et crédibilité auprès des internautes ! »
Il y a peut-être un peu de paternalisme dans cette démarche (héritage d’une vision « à l’ancienne » de l’édition de bande dessinée, sans doute), mais surtout beaucoup de maladresse dans un contexte difficile — ventes à la baisse, paupérisation grandissante des auteurs, ébranlement de la relation de confiance envers les éditeurs. En définitive, ce genre de communication ne fait que renforcer l’impression de désinvestissement de la part des éditeurs.
Même si cette initiative relève d’une intention plus innocente, elle apparaît enfin comme assez symptomatique d’un clivage net par rapport à la sphère numérique. De fait, les auteurs ont déjà quelques longueurs d’avance, ayant depuis bien longtemps investi blogs, forums en ligne et autres réseaux sociaux — bien plus que les éditeurs, culturellement toujours très attachés au papier.

8 – Non sans une certaine ironie, la révélation de l’existence de ce mail (précisément par le biais des réseaux sociaux) illustre la réalité de la communication à l’ère numérique : toute information supposément réservée à usage interne et diffusée à large échelle est appelée à devenir publique. Habitués à une sphère commerciale traditionnelle où le dialogue avec le lecteur était quasi inexistant, les éditeurs se doivent désormais de repenser cette relation et de valoriser leur rôle dans le cadre de cette nouvelle donne, au risque de voir dilapidé le capital culturel acquis au sein de l’ancienne hiérarchie. Car la révolution numérique n’est pas uniquement une opportunité commerciale à conquérir, mais bien plus une nouvelle manière de définir notre rapport à la création.

Notes

  1. Éditeur franco-américain, André Schiffrin a été de 1962 à 1990 à la tête d’une des plus prestigieuses maisons d’édition américaines, Pantheon Books, et a permis la publication en langue anglaise de Foucault, Sartre, Chomsky, Medvedev, entre autres. On pourra se reporter à sa notice Wikipedia.
  2. Auteur de bande dessinée, et par ailleurs co-fondateur et secrétaire-coordinateur général des Etats Généraux de la Bande Dessinée.
  3. Extrait d’un commentaire publié sur Facebook, en réaction à la révélation de l’existence et de la substance du mail dont il est question au point 7.
Humeur de en mai 2015

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