Vues Éphémères – Mai 2016

de

La règle (auto-imposée) de l’édito mensuel est formelle : il faut écrire. Commenter, réagir, penser aussi. Accepter qu’il y ait débat, et que ce débat s’empare de l’idée première pour l’emmener sur des terrains inattendus ; se résigner à ce qu’il y en ait des lectures forcément injustes, s’arrêtant sur telle tournure de phrase jugée insultante, pour écarter tout le reste de l’argumentation soigneusement construite ; espérer trouver, au sein de ces prises de position aussi partisanes que radicales, quelque espace pour véritablement échanger et réfléchir ensemble. Mais pour y parvenir, il faut du temps. Prendre du recul, laisser retomber les colères et les indignations, permettre les remises en question — les siennes propres, en premier lieu.
Il faut écrire, donc, mais pas sur ça — cela attendra.

Alors, on cherche, on gratte, on essaie de trouver de quoi se changer les idées — de quoi en susciter d’autres. C’est alors que parfois, se produisent des collisions : des textes qui, par un heureux hasard, se croisent et qui font surgir, par leur friction, quelques étincelles qui méritent que l’on s’y attarde. Ainsi la découverte de ces deux notes de blog — la première signalée par l’ami Jean-Noël Lafargue, la seconde faisant partie du cercle de mes habitudes :
… d’une part, « Repli du livre : symptôme d’une société sans passé ? », signée par Claude Poissenaut — sociologue qui tient, avec « Du côté des lecteurs ? », l’un des trois blogs actifs hébergés par Livres-Hebdo (les deux autres étant la « Chronique Juridique » d’Emmanuel Pierrat, et « L’Eco(nomie) des livres » de Françoise Benhamou) ;
… et d’autre part, « Casterman et Le Lombard vers la bande dessinée documentaire », signée Mr Petch (aka Julien Baudry), sur le remarquable Phylacterium – Réflexions sur la bande dessinée.

Deux textes qui évoquent, chacun à sa manière, le lancement récent de « La petite bédéthèque des savoirs » par Le Lombard, sous l’égide de David Vandermeulen. Évoquant les signes annonciateurs d’un déclin culturel inéluctable, Claude Poissenaut n’hésite pas à affirmer que « […] le fondateur de la collection « Que-sais-je ? », Paul Angoulvent, serait sans doute désappointé s’il lisait l’éditorial de Fabrice Piault dans LH 1086 du 20 mai 2016, qui fait le rapprochement entre cette collection historique et la tentative du Lombard pour éditer des livres documentaires en BD dans sa collection « La petite bédéthèque des savoirs ». »

Soyons honnête : la suite du texte du sociologue est plus confuse que ne laisserait l’entendre l’opposition tranchée entre la « collection historique » et la « tentative » (probablement vouée à l’oubli). L’évocation de la tension existant entre l’héritage (passé) et ses modalités de transmissions (présentes) se transforme rapidement en un plaidoyer pour le livre (malheureusement devenu « religion désuète »), allant jusqu’à présenter le bibliophile en martyr incompris.
« L’héritage est une sorte de fardeau qui entrave la capacité de chacun à inventer sa propre vie. Le livre incarne cette culture qui se transmet de génération en génération […] Mais il perd sa capacité à rassembler positivement toutes les générations. […] Les générations anciennes ne peuvent pas facilement demander non seulement que les jeunes reçoivent le contenu mais aussi le contenant de la culture. »
Non sans ironie, on soulignera que Mr Petch observe, à propos de « La petite bédéthèque des savoirs » : « Là où on parlait surtout alors de « bande dessinée de reportage », la notion de « bande dessinée documentaire » s’impose ici davantage : l’objectif est d’abord la vulgarisation scientifique, le dessinateur se met peu ou pas du tout en scène. Il y aurait beaucoup à dire de cette formule qui modernise le bon vieux didactisme old school des Histoires de l’Oncle Paul de chez Dupuis tout en conservant l’ambition d’expliquer le monde en images. »

C’est peut-être dans ce dernier point que se situe véritablement ce qui gène Claude Poissenot dans la démarche du Lombard : cette volonté de parler du réel, ce choix d’aller se porter sur un territoire qui n’appartiendrait véritablement qu’au livre « sérieux ». Cherchant à tout prix à préserver une hiérarchie culturelle qui les place en position dominante, les partisans du « contre » ont souvent eu recours à un tel argument, décrivant une jeunesse tentée par la facilité.
Natacha Polony, en 2010, n’en disait pas moins dans son texte « Les jeunes lisent » ou le prototype de l’escroquerie intellectuelle : « Chacun ses lectures, chacun ses références, et la transmission s’arrête ; les jeunes jamais ne s’approprieront le monde. Passée l’adolescence, ces jeunes ne lisent plus, ou restent à jamais figés dans la distraction régressive de l« heroïc fantasy ». Mais les livres qui leur parlent de l’Homme, de la société, du réel, ils ne les ouvriront jamais. »[1]

Toujours avides d’enquêtes lorsqu’elles viennent asseoir leurs discours alarmistes, ces prophètes se montrent curieusement silencieux lorsque celles-ci les contredisent. Et pourtant, l’idée que la bande dessinée représenterait une lecture « de substitution » (car séduisante de facilité) ne tient pas longtemps devant les chiffres : selon l’étude 2011 sur la lecture de bandes dessinées, les lecteurs de bandes dessinées lisent bien plus de livres (hors bande dessinée) que la moyenne des français : 13,7 contre 9,8 chaque année, respectivement. On pourrait pousser plus loin : seuls 8 % des lecteurs de bande dessinée déclarent n’avoir lu aucun livre au cours des 12 derniers mois — contre 39 % pour l’ensemble des français âgés de 15 ans ou plus.
Mais il faut croire que l’inquiétude qu’ils expriment trouve sa source ailleurs — peut-être dans la remise en question d’une hiérarchie culturelle qui les plaçait jusqu’ici en position dominante, et qui, dans cette nouvelle donne, annoncerait leur obsolescence prochaine…

Notes

  1. Même son de cloche chez Alain Finkielkraut en 2008 : « La beauté des livres, c’est qu’ils sont sans images, et qu’ils offrent ainsi libre carrière à l’imagination. Quand on me raconte une histoire, j’ai besoin qu’on me donne à penser, qu’on me donne l’envie d’interrompre ma lecture et de lever la tête, pas qu’on dessine pour moi les héros. »
Humeur de en mai 2016
  • Phylacterium

    D’abord merci Xavier de me citer, je suis très honoré de faire partie de tes lectures habituelles !
    De mon expérience, à la fois de lecteur et de bibliothécaire, il y a dans les discours que tu cites une grande confusion entre d’un côté le livre imprimé et de l’autre la lecture. Pour les personnalités « déclinistes » que tu cites, la lecture comme activité (au sens noble) ne peut passer que par un livre imprimé écrit avec du texte. Ils ne conçoivent pas qu’il y a aussi lecture (et donc possibilité de se cultiver, d’apprendre, de s’enrichir intellectuellement, etc…) avec de l’image et/ou sur un écran.
    A la rigueur, ce qu’on peut leur concéder est que la disparition du livre imprimé textuel (ce qui n’est absolument pas d’actualité, il faut le dire aussi) entraînerait la disparition d’un type de lecture, la lecture dense, concentrée, un peu mythifiée car finalement elle n’a jamais existé que dans un cercle très restreint d’érudits.
    A titre personnel, je n’ai pas plus d’attachement que cela à la forme matérielle du livre, qui est contingente d’une époque. Ce qui me paraît important est de pouvoir continuer à lire, où que ce soit.

  • Phylacterium

    D’abord merci Xavier de me citer, je suis très honoré de faire partie de tes lectures habituelles !
    De mon expérience, à la fois de lecteur et de bibliothécaire, il y a dans les discours que tu cites une grande confusion entre d’un côté le livre imprimé et de l’autre la lecture. Pour les personnalités « déclinistes » que tu cites, la lecture comme activité (au sens noble) ne peut passer que par un livre imprimé écrit avec du texte. Ils ne conçoivent pas qu’il y a aussi lecture (et donc possibilité de se cultiver, d’apprendre, de s’enrichir intellectuellement, etc…) avec de l’image et/ou sur un écran.
    A la rigueur, ce qu’on peut leur concéder est que la disparition du livre imprimé textuel (ce qui n’est absolument pas d’actualité, il faut le dire aussi) entraînerait la disparition d’un type de lecture, la lecture dense, concentrée, un peu mythifiée car finalement elle n’a jamais existé que dans un cercle très restreint d’érudits.
    A titre personnel, je n’ai pas plus d’attachement que cela à la forme matérielle du livre, qui est contingente d’une époque. Ce qui me paraît important est de pouvoir continuer à lire, où que ce soit.