Vues Éphémères – Mai 2019

de

Le 20 mai dernier, Wilfrid Lupano partageait sur les réseaux sociaux une longue missive, adressée à Franck Riester, Ministre de la Culture et de la Communication. Voici comment s’ouvrait son texte : « À ma très grande surprise, vous m’avez adressé la semaine dernière un courrier pour m’annoncer que vous me décerniez le grade de chevalier des arts et lettres. Je vous remercie de cette délicate attention, mais j’ai bien peur de devoir refuser cet « honneur ». »

La scène a des airs de déjà-vu, et pour cause : il y a un peu plus de trois ans, c’étaient quatre autrices[1] qui déclinaient la même distinction venant de leur être accordée par Fleur Pellerin, Ministre de l’époque.
Ce geste survenait alors que le Festival d’Angoulême était secoué par la polémique entourant la liste 100 % masculine des nominés au Grand Prix, à la veille de la présentation officielle des résultats de la grande étude des Etats Généraux de la Bande Dessinée — étude qui établissait sans détour l’inquiétante paupérisation de la profession.
Le communiqué officiel du Ministère disait vouloir saluer des « Symboles du talent français, de l’expression créative dans l’art de la bande dessinée », qui « incarnent une bande dessinée engagée, en prise avec le quotidien, exprimant les inquiétudes et les enthousiasmes de leurs auteurs et de leur époque. » A quoi les intéressées répondaient sans détour — que ce soit Julie Maroh (« qu’on n’invoque pas mon talent lorsque la récupération politique est flagrante ») ou Tanx (« Quel cynisme faut-il pour prétendre honorer l’engagement sans sourciller quand on est dans un gouvernement […] ? »).

En 2019, c’est après six mois du mouvement des Gilets Jaunes et d’une répression des plus violentes que l’on décide d’honorer le scénariste des Vieux Fourneaux — qui sont, rappelons-le, un trio de septuagénaires (octogénaires ?) plutôt contestataires et anarchistes.
Dans les deux cas, ressort la même motivation : refuser ce qui ressort avant tout d’une stratégie de communication (voire de récupération). Car comme l’écrit si bien Wilfrid Lupano (concluant une anaphore imparable) : « […] dans un monde où les distinctions culturelles seraient remises par le milieu culturel lui-même, sans intervention du politique, j’aurais accepté celle-ci avec honneur et plaisir. Mais il n’y a pas de geste politique qui ne soit aussi symbolique […] »
Pendant longtemps, la presse a salué les déplacements des politiques au Festival d’Angoulême[2], y voyant là une marque de reconnaissance accordée à un art souvent déprécié. Pendant longtemps, on a ainsi cru que la bande dessinée avait besoin de cette légitimation venant « d’en haut » — sans peut-être réaliser que le processus fonctionnait dans les deux sens.
Merci à ces autrices et auteurs de nous le rappeler, par ces réactions résolues et engagées.

Notes

  1. Au sein d’une promotion de de « huit créateurs et figures du secteur », soit : Julie Maroh, Chloé Cruchaudet, Aurélie Neyret, Tanx, Marguerite Abouet, Christophe Blain, Mathieu Sapin et Riad Sattouf. L’éditeur Jacques Glénat étant, par la même occasion, élevé au rang d’Officier.
  2. Dont le déroulement fin janvier, a été choisi pour bénéficier d’une période creuse, médiatiquement parlant.
Humeur de en mai 2019