Vues Éphémères – Mai 2020

de

« Still Life » — « Nature Morte ». C’est le titre de l’illustration signée Chris Ware qui faisait la couverture de l’hebdomadaire The New Yorker, le 4 mai dernier. Réalisée dans ce style immédiatement reconnaissable, il s’agit d’une mosaïque de petites saynettes donnant à voir une ville désertée, à l’arrêt, alors que la pandémie du COVID-19 oblige ses habitants à rester chez eux. Et là, au milieu d’autres icônes de la « Big Apple », l’aiguille dressée de l’Empire State Building, image qui me renvoie immédiatement à une autre couverture du New Yorker dessinée par Chris Ware, en novembre 2006.

Je tiens à vous rassurer : je ne tiens pas une comptabilité maniaque des contributions de Chris Ware, et la raison pour laquelle cette couverture de 2006 m’était restée en tête était qu’il ne s’agissait pas en réalité d’une couverture, mais bien de quatre. Réalisée pour le numéro du 27 novembre 2006, cette série de cinq illustrations (puisqu’il fallait y ajouter une page réalisée pour la version en ligne) s’intitulait « A Thanksgiving Feast », et tournait donc autour de cette fête hautement symbolique des Etats-Unis[1]. Chris Ware avait tourné la commande en un projet fascinant, les quatre couvertures et la page complémentaire s’articulant pour constituer un récit que pouvait reconstituer le lecteur attentif. D’une certaine manière, on retrouvait ici, mais dissimulées, les présentations diagrammatiques (ou en rhizome) qu’affectionne l’auteur américain.

Vérification faite, ma mémoire m’avait fait imaginer une connexion qui, au final, s’est révélée des plus ténues : tout au plus trouvait-on, sur la page destinée à la publication en ligne, cette même figure de l’Empire State Building, laquelle avait même fait l’objet d’une autre couverture signée Chris Ware l’année précédente (numéro du 3 octobre 2005). Mais poussé par la curiosité, je suis allé regarder les différentes couvertures du New Yorker réalisées par Chris Ware depuis ce numéro de Thanksgiving 2006 (j’en ai trouvé 18) afin de voir s’il ne s’y trouvait pas quelque fil d’Ariane caché.
Le déclic s’est produit en voyant côte à côte la couverture du numéro du 11 octobre 2010 (« Discovering America ») et celle datée du 7 mai 2012 (« Mother’s day ») : le couple effondré dans sa cuisine devant sa montagne de dettes de la première se retrouve dans la seconde, la jeune femme (qui n’est autre que l’héroïne sans nom de Building Stories) derrière une poussette, l’homme (peut-être) assis sur un banc en train de déjeuner. A partir de là, il suffit de suivre la piste :
11 octobre 2010 (« Discovering America ») / 7 mai 2012 (« Mother’s Day ») / 17 septembre 2012 (« Back to School ») / 7 janvier 2013 (« Threshold ») / 13 mai 2013 (« Mother’s Day ») / 6 janvier 2014 (« All Together Now ») / 10 novembre 2014 (« Protocol ») / 22 juin 2015 (« Playdate ») / 7 décembre 2015 (« Mirror ») / 17 septembre 2018 (« Back to School »)[2]
Et de pouvoir observer ainsi, de loin en loin, le temps qui passe et des enfants qui grandissent, illustré de la manière la plus évidente avec ces deux couvertures intitulées « Back to School » à six ans d’intervalle.

Alors, je scrute cette couverture de mai 2020, cette « Nature Morte » où peut-être, se nichent les indices qui la rattacheraient à ce récit suggéré, émanation discrète de Building Stories et qui, tout comme ce dernier, met en évidence une évolution dans le langage narratif de Chris Ware[3], passant de l’explicite à l’implicite : ou comment, désormais, il revient au lecteur d’assembler les morceaux d’une œuvre résolument cohérente.

Notes

  1. Pour mémoire, Thanksgiving est une fête célébrée le quatrième jeudi de novembre, en remerciement des récoltes de l’année. La tradition remonterait à 1621 à Plymouth (dans le Massachussetts), exprimant la reconnaissance de la part des colons à l’égard des populations indiennes qui les avaient aidés à affronter un hiver particulièrement rude.
  2. J’ai un doute sur deux candidats supplémentaires, 5 mars 2018 (« Golden Opportunity ») et 6 avril 2020 (« Bedtime »), qui pourraient s’insérer dans cette séquence, sans que je puisse en avoir la certitude.
  3. Langage narratif qu’il a toujours essayé de présenter comme immédiatement abouti, allant jusqu’à faire disparaître (selon la légende) ce Floyd Farland, citizen of the future témoignant d’un « avant » embarrassant. C’est une des forces de Chris Ware de donner l’impression d’un langage pleinement réalisé, tout en le faisant évoluer profondément au fil des livres.
Humeur de en mai 2020

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