Vues Ephémères – Mars 2009

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L’actualité du livre est effroyablement cyclique — et après le Festival d’Angoulême en Janvier, voici que débarque le Salon du Livre pour Mars. Et le chroniqueur de se sentir pris au piège d’un éternel recommencement, sommé de s’emporter annuellement au gré du calendrier des manifestations. D’où l’envie de porter son regard ailleurs qu’en direction de la Porte de Versailles — tenez, et pourquoi pas vers le Grand Palais ?
Ça tombe bien, d’ailleurs, puisque «du 19 au 23 Mars 2009 au Grand Palais, ARTPARIS invite collectionneurs, amateurs et professionnels du monde de l’art à rencontrer 115 galeries d’art moderne et contemporain, parmi les plus dynamiques sur le marché de l’art international». Waaah.
Mieux encore — cette année, l’édition 2009 ne fait rien moins que de «créer l’événement en mettant pour la première fois à l’honneur la bande dessinée», avec en particulier une exposition consacrée au Neuvième Art, sous l’égide de Jean-Marc Thévenet (transfuge du FIBD). Même si l’on nous explique tout d’abord qu’«il n’est pas à dire qu’elle connaît, enfin, une reconnaissance. L’art a-t’il besoin de reconnaissance ?», la suite donne fortement l’impression d’une justification pour parer aux critiques :
«Robert Crumb est exposé à la Biennale d’art contemporain de Lyon, le Fonds National d’Art Contemporain acquiert des planches, la Fondation Cartier, les galeries new-yorkaises exposent de la bande dessinée, et le… Louvre aussi. Le propos de : “Les auteurs de la bande dessinée s’exposent à ARTPARIS” repose sur un choix subjectif et affirmé de découvertes ou redécouvertes d’auteurs dont on ne peut pas dire qu’ils appartiennent à la même école, loin s’en faut.»
Alors certes, l’art n’a pas besoin de reconnaissance, mais on pourrait presque penser que ce n’est que lorsque tous les endroits qui comptent commencent à exposer de la bande dessinée qu’ARTPARIS («foire d’art moderne + contemporain») décide subitement de «créer l’événement», histoire de ne pas paraître complètement à la masse. Mais vous me connaissez, je vois le mal partout.

D’ailleurs, la Galerie Slomka ne cache pas son enthousiasme : «La Bande Dessinée qualifiée de Neuvième Art est considérée désormais comme un Art Contemporain à part entière. En entrant au Musée, la BD quitte enfin le “Salon des Refusés”…» Il faut toutefois relativiser — la véritable raison de ces réjouissances, c’est quand même que «les collectionneurs d’originaux ont commencé à être pris au sérieux : les ventes aux enchères atteignent des records». Coïncidence amusante, il se trouve que «la Galerie Slomka s’enorgueillit de pouvoir réaliser pour ArtParis 2009 un accrochage exceptionnel des planches originales les plus belles et les plus chères du monde». La nature fait bien les choses.
On nous explique d’ailleurs comment les Impressionnistes, las de se voir éconduire dans les expositions de l’époque, avaient fondé leur propre salon, le «Salon des Refusés».[1] L’argumentaire se lance alors dans un parallèle osé avec la bande dessinée, qui, à ce qu’il paraît, «se lisait en cachette jusque dans les années 1970». Jusqu’au miracle, et le miracle porte un nom : René Goscinny.
S’il faut en croire la Galerie Slomka, René Goscinny a créé «le berceau de la BD moderne», permis aux «merveilleux dessinateurs belges de TINTIN et SPIROU (de) sortir au grand jour», et sous son impulsion, «Le phénomène fut planétaire. La BD japonaise conduite par TEZUKA s’étoffa sous le nom de MANGA. Les COMICS américains fleurirent à profusion, emmenés par DISNEY et ses petits Mickey, EISNER, KIRBY, SCHULZ, STAN LEE…»[2] On en reste sans voix. Goscinny, quel génie quand même ![3]

Mais je pinaille sans doute. Peu importe que l’on s’embrouille un peu dans les influences, ou que l’on se prenne les pieds dans le tapis de l’histoire de la bande dessinée («née avec le vingtième siècle», nous dit-on) — c’est accessoire. Car, voyez-vous, «aujourd’hui, la BD représente un marché prospère de l’édition», et c’est bien ça qui compte.
La légitimité de la bande dessinée est désormais établie, puisque les musées en exposent, et que les collectionneurs en achètent rubis sur l’ongle. Il paraîtrait même que des gens les lisent. Franchement, on serait bête de vouloir aller chercher plus loin…

Les sorties de Mars 2009
Fabien Bertrand & Aude Massot – Chronique d’une chair grilléeLes Enfants Rouges
Pakito Bolino – SpermangaL’Association
Claude Bourgeyx & Sandrine Revel – Monsieur RégisLes Enfants Rouges
Robert Crumb – Les Aventures de R.CrumbCornélius
Thomas de Decker & Emilie Pazolles – Neiges obscuresTache Production
*Démoniak – 1. MORT A BABYLONEFrémok éditions
Pieter de Poortere – Dickie 3 – Les Requins Marteaux
Perrine Dorin – GingerDiantre ! éditions
Peb & Fox – Ouf !Diantre ! éditions
Gally – Sale Morveuse ! T2Diantre ! éditions
Kim Su-Bak – Quitter la ville, Vol.1Atrabile
Magnus – Nécron 6 – Cornélius, Collection Paul
Aurélie Pollet – Beurk ! des pouxDiantre ! éditions
Johnny Ryan – The Comic Book HolocaustEditions Humeurs
Charlie Schlingo – Gaspation !L’Association
Charlie Schlingo – Josette de RechangeL’Association
Tezuka Osamu – Kaos vol.3 – Cornélius, Collection Paul
Dominique van der Bergh – L’odeur de la couleur du lièvreLa Cinquième Couche

Versions Originales
Jeffrey Brown – Funny Misshapen BodyTouchstone
Ivan Brunetti – Ho !Fantagraphics Books
Harvey Pekar, Paul Buhle, Ed Piskor & others – The Beats : A Graphic HistoryHill & Wang
Ronnie del Carmen – And There You AreAdHouse Books
Bob Fingerman – Connective TissueFantagraphics Books
Larry Gonick – The Cartoon History Of The Modern World Part 2 : From the Bastille to BaghdadCollins
Paul Hornschemeier – Life With Mr DangerousVillard Books
David Malki – Wondermark Vol 2 – Dark Horse
Chris Onstad – Achewood Vol 2 – Dark Horse
Ariel Schrag – LikewiseTouchstone
Charles M Schulz – The Complete Peanuts Vol 11 : 1971-1972Fantagraphics Books
Amanda Vahamaki – The Bun FieldDrawn & Quarterly

Collectifs
Choco Creed #7 «Histoire & Nourriture»Café Creed
Jeunes Talents 2009L’Iconograf, FIBD
Popgun Vol 3 – Image Comics
Will Eisner’s The Spirit : The New Adventures ArchivesDark Horse
Revues
The Comics Journal #297 – Fantagraphics Books
Essais
Jeet Heer & Kent Worcester – A Comics Studies ReaderUniversity Press Of Mississippi

La magie des chiffres
Nouveauté du Salon du Livre (Porte de Versailles, du 13 au 18 Mars 2009), «L’Escale BD/Manga» nous propose sans surprise son lot de conférences et de rencontres, une petite vingtaine de rendez-vous égrenés tout au long des six jours. A l’heure où j’écris ces lignes, aucun des intervenants à ces événements n’a été confirmé,[4] ce qui laisse planer un savoureux mystère sur la manifestation.
On ira donc peut-être retrouver, Lundi 16 Mars 2009 de 12h30 à 13h30, quelques éminentes personnalités, des éditeurs sans doute, pour discuter du sujet ô combien épineux du «marché de la bd en 2008 et les perspectives avec la crise». Probablement, on évoquera la surproduction — surtout celles des autres, car les absents ont toujours tort ; on parlera aussi des succès — principalement les siens, car on n’est jamais mieux servi que par soi-même quand il s’agit de promotion ; et peut-être, si vraiment on n’a plus rien à dire, on mentionnera alors timidement quelques chiffres.
Alors, ami lecteur, lectrice mon Amour, tu assisteras sans doute à un joli tour de passe-passe. Car les chiffres sont toujours douteux, ils ne couvrent jamais les bons pays ou les bons réseaux de distribution, et puis ce ne sont que les ventes en caisse, bref, il faut s’en méfier comme de la peste. Et hop, ni vu ni connu, grâce aux effets de manches de ces considérations souvent technico-fumeuses,[5] on aura réussi à escamoter les tendances baissières et les perspectives inquiétantes que ces chiffres laissaient transparaître. Crise — quelle crise ?

Notes

  1. Et d’en préciser aussitôt l’aspect le plus important : «Bien inspirés furent ceux qui achetèrent les œuvres de ces «refusés» : Manet, Monnet, Pissaro, Sisley… Leur côte fut multipliée par 10 puis par 1000 en quelques années !». Jolie vision dans laquelle l’Art ne vaut que par son aspect spéculatif. Vous aviez dit «culturel» ? Oubliez.
  2. Avec des majuscules plein les lignes, parce que c’est important.
  3. Les plus observateurs auront noté que le génie de Goscinny est tel qu’il courbe l’espace-temps — et l’influence de Pilote (fondé en 1959) a ainsi des répercussions sur les débuts de Will Eisner en 1936, de Jijé dans les pages de Spirou en 1939, de Stan Lee et Jack Kirby en 1941 (pour ce qui est des super-héros), de Tezuka en 1947, des Peanuts de Charles M. Schulz en 1950, etc. Tout simplement remarquable.
  4. En dehors du duo dessinateur/scénariste du Dernier Templier publié chez Dargaud, qui participera à la discussion sur «Les adaptations de romans en BD», sujet fortement original s’il en est. Ceux qui l’auraient ratée pourront se consoler le lendemain, avec une rencontre avec Posy Simmonds. De l’inédit, donc.
  5. Yves Sente (directeur général adjoint de Dargaud-Lombard) faisait ainsi état de son savoir-faire en la matière dans cet article publié le 19 Janvier dernier dans Le Soir, quotidien Belge.
Humeur de en mars 2009

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