Vues Ephémères – Mars 2011

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His-to-ri-que. Les grands éditeurs sont formels, c’est un accord historique qui vient d’être signé en ce 15 mars 2011, et qui voit (enfin ?) «les éditeurs de bandes dessinées unis vers le numérique.»[1] A la veille de l’ouverture du Salon du Livre 2011, on sent la pointe de fierté qui habite les huit héros de ce qui marquera, sans aucun doute, une nouvelle ère. Jugez plutôt :
«Pour la première fois, les acteurs majeurs d’un marché de biens culturels ont décidé de construire ensemble leur avenir numérique. Ces éditeurs de bandes dessinées franco-belges lancent BANDE NUMERIQUE pour développer une politique concertée de mise en avant de la BD numérique, en mettant en commun leurs moyens et leurs catalogues afin de construire, avec les auteurs et les libraires, les modèles économiques et les standards correspondant aux spécificités de leur genre littéraire.
Les éditeurs prennent l’initiative, dans l’intérêt conjoint de tous les acteurs du marché (auteurs, éditeurs, libraires, lecteurs…) de proposer une offre commune légale, simple et attractive, qui réponde au double défi du piratage et de l’ambition des grands opérateurs internationaux sur un marché de la lecture numérique en formation.»

Aucun doute, l’histoire est en marche, l’imagination s’emballe — les voyez-vous, ces huit éditeurs, s’avançant d’un pas résolu vers l’avenir, le regard dirigé vers l’horizon, la caméra savourant l’instant au ralenti, alors que la musique enfle, chargée de l’espoir qu’ils portent ? Et, pour les seconder dans cette noble tâche, ils pourront s’appuyer sur une solution exceptionnelle, un outil interprofessionnel, une plateforme de diffusion et de distribution de bandes dessinées numériques — IZNEO.

Et là, le soufflé retombe un peu. Ben oui, parce qu’IZNEO, c’est de l’histoire ancienne. Souvenez-vous, l’année dernière, à la même époque, les auteurs de bande dessinée avaient massivement signé l’«Appel du numérique» (plus de 1300 signatures), cristallisant le malaise ambiant qui régnait depuis quelques temps entre auteurs et éditeurs sur la question. La pétition demandait en particulier la mise en place d’un groupe de travail réunissant auteurs et éditeurs, afin de définir ensemble les règles du jeu du livres numérique.
Bien sûr, dans un tel contexte, l’annonce en grande pompe d’IZNEO à l’occasion du Salon du Livre, le 25 mars 2010, avait fait un peu l’effet d’un pétard mouillé. Alors, cette année, on revient à la charge mais la communication a été soignée : il s’agit avant tout de travailler «dans l’intérêt conjoint de tous»,[2] et l’on prône l’union sacrée en agitant les deux épouvantails que sont le spectre du piratage et la menace des «grands opérateurs internationaux» — une manière comme une autre d’éviter le «eux contre nous» de l’année dernière, en introduisant un ennemi commun, aussi hypothétique soit-il. Par ailleurs, on nous souligne aussi combien cette initiative (privée[3] ) est d’utilité publique, puisque «salué(e) par OSEO (soutien à l’innovation et aux PME)», alors qu’IZNEO s’est vue «aidée par le CNL (Centre National du Livre) dans le cadre de ses dispositifs d’aides numériques».
Enfin, on nous annonce fièrement l’arrivée de «BANDE NUMERIQUE», mais c’est IZNEO que l’on retrouve derrière, toujours positionnée comme plateforme à vocation œcuménique, «ouverte aux titres numérisés de tous les éditeurs de bandes dessinées».[4] Pour autant, un an après le lancement de la plateforme, ce «catalogue de près de 2000 albums à date» n’a rien de véritablement excitant : le 26 mars 2010, plus de 600 titres étaient déjà disponibles, et devaient s’enrichir d’une centaine d’albums par mois — pour arriver (mathématiquement) à environ 1800 titres au premier anniversaire. CQFD, le compte est bon.

En définitive, la seule véritable nouveauté de cette annonce «historique», c’est le ralliement des éditeurs Delcourt, Glénat et Soleil à la solution technique mise en place l’année dernière par Média Participations. Les grands éditeurs se serrent les coudes et s’organisent — s’appliquant à soigner «le renforcement de (leur) capacité de négociation». Certes, les ennemis désignés sont les fameux «grands opérateurs internationaux», mais avec à l’esprit le contexte de contestation dans lequel s’était faite l’annonce (similaire par bien des aspects) d’IZNEO en mars 2010, je ne peux m’empêcher de lire entre les lignes une autre forme de menace : les auteurs n’ont qu’à bien se tenir.

Les sorties de mars 2011
Pakito Bolino – Ultramad ZXLes Requins Marteaux
Judith Forest – Momon, apostille à 1h25La 5e Couche
Pascal Girard – MetropolisLes Enfants rouges
Paul Hornschemeier – La vie avec mister dangerousActes Sud
Jacques Jouer – Agatha de BeyrouthCambourakis
Sylvain Ricard & Didier Maheva – La Trilogie urbaine t.1 : On a mangé ZidaneSix pieds sous terre
Mahler – EngelmannL’Association
Pierre Maurel – BlackbirdL’employé du moi
Nicolas Presl – L’HydrieAtrabile
Sonia Pulido – Duel d’escargotsCambourakis
Sylvain-Moizié – Les aventures de Jean-Pierre Vortex t.1 – 2024
Tezuka Osamu – Debout l’humanitéEditions FLBLB
Amandine Urruty – Robinet d’amourLes Requins Marteaux
Jim Woodring – Frank et le congrès des bêtesL’Association
Eléonore Zuber – Lorsque je me fais draguerCambourakis

Collectifs
Ax AnthologyLe Lézard Noir
Cheval de Quatre N°10 – Cheval Quatre

Identité ?
Pour le meilleur ou pour le pire, donc, IZNEO est destinée à devenir la pierre angulaire du marché de la bande dessinée de demain. Le communiqué de presse est formel : «BANDE NUMERIQUE entend […] notamment constituer la “bédéthèque” en ligne la plus exhaustive, actualisée en permanence, qui devienne la référence en matière de bande dessinée francophone sur Internet et sur les nouveaux écrans tels que l’Ipad et autres tablettes de lecture» — la solution étant bien entendu IZNEO, «IZNEO, plateforme de diffusion et de distribution de bandes dessinées numériques».
Numériques, vraiment ? Même au sein d’IZNEO, il semblerait que l’appellation fasse encore débat : pour preuve, le dossier de presse (qui présente «IZNEO, le plus grand choix de BD en ligne»), le logo (qui indique «IZNEO, le plus grand choix de BD digitales») et enfin le site (qui annonce «IZNEO, le plus grand choix de BD numériques»). Au moins, ce qui est sûr, c’est qu’on a le choix.

Notes

  1. Sauf mention contraire, les citations de ce texte sont toutes extraites du communiqué de presse.
  2. Même si l’évocation de l’implication des libraires est des plus vagues : «IZNEO propose des solutions techniques à tous les libraires qui souhaitent se positionner sur le marché naissant de la BD numérique et leur permet d’avoir accès à la même offre, et dans les mêmes conditions. Dès ce début d’année 2011 de nombreux libraires, généralistes comme spécialisés, se sont mis en contact avec IZNEO pour proposer une offre dans le courant de l’année.» Que faut-il comprendre ? Les libraires ont-ils accès à une offre (et si oui, laquelle ? la même qu’auront leurs lecteurs ?), ou vont-ils proposer quelque chose d’autre ? On sent bien la volonté d’éviter de reproduire le couac de l’annonce de 2010, mais l’ensemble reste assez fumeux…
  3. IZNEO est à l’origine le projet commun de Média Participations (qui est majoritaire), Flammarion et Bamboo. La société a pour président Claude de Saint Vincent, qui est par ailleurs directeur général de Média Participations. Cf. ici.
  4. On notera que le site de la plateforme, après une déclaration d’intention similaire, se montrait beaucoup plus terre-à-terre : «IZNEO, c’est un système de lecture simple à un prix attractif. L’offre de base propose ainsi la location à partir de 1,99 € et l’achat à partir de 4.99 € l’album (lecture en streaming) !»
Humeur de en mars 2011

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