Vues Éphémères – Mars 2015

de

Après deux mois de traversée du désert médiatique, voilà que le Salon du Livre arrive à point nommé pour rendre, à l’orée du printemps, un rien d’allant aux débats — au risque de donner un sentiment de déjà-vu. Pour ne prendre qu’un exemple : depuis l’ouverture solennelle des Etats Généraux de la Bande Dessinée durant le dernier Festival d’Angoulême, c’était le silence radio. Voici donc que le 20 mars dernier, dans le cadre de la grande manifestation parisienne, une table ronde vient s’interroger sur l’avenir du secteur de la bande dessinée, à la veille d’une grande marche des auteurs s’inquiétant de leur situation. Sur scène, Benoît Peeters en porte-parole, entre un représentant du Snac-BD soulignant que l’heure est grave, et un représentant des éditeurs venant assurer leur soutien en cette période difficile. Toute ressemblance, etc. Mais la communication est affaire de répétition, et il y a fort à faire après des années à seriner l’idée d’une bande dessinée populaire abonnée aux succès commerciaux.

Le même jour, un peu plus tard, c’est le spectre de Charlie Hebdo que l’on retrouve, pour une table ronde à l’intitulé des plus sérieux : « Droit d’auteur et liberté d’expression : pour que vive la création ». Et la séance de commencer fort avec la déclaration de Teresa Cremisi, directrice générale pour l’éditorial du groupe Madrigall[1] : « Le droit d’auteur est un droit de l’homme. Les pays qui ne reconnaissent pas le droit d’auteur, qui cherchent sournoisement à le modifier ou à le contourner, se rapprochent des dictatures. »
En découvrant ces lignes, je ne peux m’empêcher de repenser aux accents enflammés de Benoît Peeters deux mois plus tôt, lors de l’ouverture des Etats Généraux de la Bande Dessinée, justement. Évoquant le droit d’auteur « à la française » mis en danger par les manœuvres de l’Union Européenne, l’objet de son courroux n’était autre que le rapport Reda, « commandité à une députée du Parti Pirate, tout un symbole ». Le message est des plus clairs : le droit d’auteur, on n’y touche pas.

Objectivement, je comprends ces inquiétudes dans le contexte actuel où les auteurs ont du mal à faire entendre leur voix, où les dernières décisions les concernant ont été systématiquement à leurs dépens, et où les déclarations issues du Ministère de la Culture ont été bien moins que rassurantes sur le sujet[2].
Mais en ce qui me concerne, je trouve dommage que l’on écarte tout débat sur le fonctionnement de ces droits d’auteurs, sous prétexte que le simple questionnement déclencherait l’Apocalypse, la fin de la création et la fin de notre société. Le droit d’auteur tel qu’il existe aujourd’hui a été formulé dans un monde où l’œuvre et son support physique étaient irrémédiablement liés, et a évolué dans le temps sous la pression d’entreprises qui ont peu à voir avec les auteurs eux-mêmes[3].
La réalité du système aujourd’hui, c’est que les auteurs sont mal rémunérés pour la plupart, qu’une écrasante majorité des œuvres sont rendues inaccessibles pour des questions de rentabilité défaillante, que le potentiel offert par le dématérialisé reste en friche[4], et qu’au lieu de permettre un enrichissement (tant culturel qu’économique) de tous, nous sommes plutôt face à un appauvrissement, au nom des bénéfices de quelques têtes de gondole.

Notes

  1. Société holding mise en place par Antoine Gallimard en 1992, et qui regroupe une quinzaine de filiales d’éditions, dont (entre autres) Gallimard, Denoël, Mercure de France ou encore Flammarion.
  2. Que ce soit Aurélie Filipetti déclarant « C’est l’éditeur qui fait la littérature », ou Fleur Pellerin avec sa petite phrase : « L’attention est la ressource rare et pas les contenus » — le choix de cet anglicisme au dépens du terme d' »œuvres » étant lui aussi des plus symboliques.
  3. Je pense en particulier au « Sonny Bono Copyright Term Extension Act » aux Etats-Unis, largement soutenu par la Walt Disney Company au point qu’il soit désigné sous le sobriquet de « Mickey Mouse Protection Act », pour ne citer que cet exemple.
  4. Je ne parle pas ici du seul potentiel commercial, mais plutôt de la question des fonctionnalités et des usages qui seraient attachés au livre au format numérique.
Humeur de en mars 2015

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