Vues Ephémères – Novembre 2006

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On le sait bien, la presse généraliste parle rarement de la bande dessinée. Et lorsque, par chance ou sur un malentendu, elle vient à en parler, c’est sans véritable originalité — en relais ou en écho des émanations (marketing ou autres) du microcosme bédéphilique. Or, à en croire le battage qui s’est fait autour des dernières aventures du groom de chez Dupuis, Spirou est aujourd’hui la coqueluche des Japonais. Ce que ne manque pas de reprendre Télérama, en en faisant sa couverture (signée Beb Deum, s’il vous plait), où l’on peut y lire un «Bienvenue au pays du manga !» enthousiaste. Et d’enchaîner joyeusement dans l’article attenant sur la mangalisation du marché franco-belge, sans pour autant pousser le vice à reprendre l’affreux néologisme — ici, il n’est question que de «réalité préoccupante» d’une «bande dessinée franco-belge menacée de disparition». Le Péril Jaune est à nos portes. La solution ? Puisqu’on ne peut pas les repousser, autant les convertir — avec une arme redoutable, l’euromanga. Si si.

Un peu comme Spirou, ces derniers temps, j’étais à Tôkyô. Et pour ceux qui s’inquièteraient, je peux d’ores et déjà les rassurer : cette conquête des japonais avec des personnages «bien de chez nous» n’a lieu que dans la communication (par ailleurs très bien orchestrée) de Dupuis autour de ce dernier opus — pas de Spirou sur les écrans géants de Shibuya, aucun Fantasio miniature accroché aux téléphones portables des écolières en uniforme, pas l’ombre d’un Spip en peluche dans les magasins branchés de Harajuku. Et à mon avis, ce n’est pas pour demain la veille.
Parce qu’il faut bien reconnaître que, au-delà d’une rencontre à la fois créative et culturelle, toujours fascinante, cette opération risque de se limiter à une simple tentative de re-conquête du lectorat de Spirou — condamnée, comme le Silver Surfer de Mœbius ou le Wolverine de Nihei Tsutomu à rester une curiosité, un objet un peu culte destiné aux fans par ailleurs déjà conquis à la cause.

D’une part, les Aventures de Spirou fonctionnent sur une formule qui n’a rien à voir avec la manière d’appréhender une série des Japonais. L’idée d’un «aventurier», qui aurait un travail par ailleurs mais qui jouerait les justiciers courant le monde, est quelque chose de difficilement envisageable dans un manga. On le voit bien d’ailleurs en lisant les pages produites par Ooshima, et qui replacent Spirou dans son rôle de groom — problème de cohérence narrative, un groom fait un travail de groom, un point c’est tout. Et s’il joue les redresseurs de torts, ce sera dans le cadre de son travail — opérant dans des hôtels, puisant dans sa longue expérience de groom la sagesse lui permettant de redonner espoir à la veuve éplorée ou de confondre le politicien véreux. Ainsi, l’idée de «l’aventure» calquée sur l’espace d’un album, est un format fondamentalement franco-belge — et, comme le constate très justement J-C. Menu dans son Plates-Bandes, «ces standards sont en majorité idiosyncrasiques et inexportables, alors que l’expression d’Auteur circule d’un pays à l’autre».

Ensuite, il me paraît bien difficile de souscrire à l’idée que la bande dessinée franco-belge va ainsi pouvoir séduire les manga-ka avec des personnages attrayants ou des formats inaccessibles pour eux. Il est vrai que certains managa-ka, du moins, sont intéressés, voire fascinés par la bande dessinée européenne — profitant de leurs invitations aux festivals pour rentrer les valises pleines de bouquins qu’ils se passent ensuite entre eux, comme on se passerait un joint. Mais les auteurs qui reviennent dans cette liste des aspirations sont — Mœbius, Bilal, De Crecy. On est bien loin de l’école de Marcinelle, et des succès populaires.
D’ailleurs, même si Ooshima Hiroyuki est intarrissable sur le plaisir qu’il a pu prendre de travailler avec tous ces personnages forts sympathiques, il également le premier à reconnaître qu’ils lui étaient complètement inconnus jusque là. Et quant à croire qu’il puisse devenir le premier d’une longue liste de convertis convaincus par son expérience — il faut remettre les choses en perspective : tout aussi talentueux ou prometteur qu’il puisse être, Ooshima est loin d’être l’un des auteurs qui comptent aujourd’hui sur le marché Japonais. Fort de trois recueils et d’une série en quatre volumes, il lui manque le poids qui lui permettrait d’entraîner à la fois le public et les auteurs dans son sillage.
Enfin, je rejoins Frédéric Boilet dans ses interrogations quant à la faisabilité de ces collaborations au-delà des frontières : on se souvient de Lewis Trondheim constatant dans Approximativement les difficultés à travailler avec les Japonais sur La Mouche, et Taniguchi Jirô lui-même avait très mal vécu la collaboration (pourtant désirée et espérée) avec Mœbius sur son Icare.[1] Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les éditeurs japonais se montrent frileux à ces propositions dans lesquelles ils n’ont a priori rien à gagner — considérant au contraire, le risque de voir leurs auteurs se disperser. Finalement, pas de quoi y voir, comme certains, les prémices d’une pseudo guerre franco-niponne.

Et au-delà du discours médiatique en mal de sensations guerrières, il y a fort à croire qu’au final, les promesses de ces collaborations internationales se révèlent être plus chimère que Cheval de Troie …

Pendant ce temps, ailleurs …
Bang !, mensuel de bande dessinée paraissant toutes les six semaines, a livré à la mi-Octobre son numéro #05, second numéro de sa troisième formule (vous suivez ?). Autour d’un dossier central sur la bande dessinée Chinoise et Coréenne plutôt intéressant et documenté, on reste sur le même mélange de ton (oscillant entre le potache-décontracté et le sérieux-fouillé) qui, en ce qui me concerne, ne prend toujours pas. Les 52 pages de bande dessinée inédites sont toujours aussi inégales, reprenant à l’identique les auteurs du numéro précédent — travers qui risque, s’il persiste, de fortement diminuer l’intérêt de ce qui se veut également être un espace de découverte.

Les sorties de Novembre 2006
Joël Alessandra – FikrieLa Boîte à Bulles collection Champ Libre
Big Ben – Jours de classeLe Potager Moderne
Dante Bertini & Ed – Loser, Flottant avec des semelles de plomb6 pieds sous terre collection Monotrème
Pascal Blanchet – Rapide-BlancLa Pastèque
Blutch – Le Petit Christian 2 – L’Association collection Ciboulette
Gus Bofa – Le livre de la Guerre de Cent AnsCornélius collection Victor
Rémy Cattelain – FormidableHumeurs collection Rumeur
Jean-Luc & Philippe Coudray – L’Empereur nous fait marcherLa Boîte à Bulles hors collection
Robert Crumb – Mes problèmes avec les femmesCornélius collection Solange
Guillaume Dégé – Dégé est à vendreOrbis Pictus
Jean-Yves Duhoo – L’atelier de Jojo et YvanL’Association hors collection
Quentin Faucompré – Hunting, fishing, nature et traditionLes Requins Marteaux collection Inox
Hélène Georges – Les rêveries d’Hélène GeorgesMichel Lagarde
He Youzhi – Cent métiers du vieux ShanghaïL’an 2
Medi Holtrop – Poupées de papierHumeurs collection Tumeur
James – Comme un Lundi6 pieds sous terre
Kaneko Atsushi – Bambi 3 – Imho
Mattt Konture – Archive Mattt KontureL’Association collection Archives
Rémi Lucas – Qui vous a dit que j’étais mort ?Flblb
Matt Madden – 99 exercices de styleL’Association collection Ciboulette
Nicolas Mahler – PoèmesLa Pastèque
Maruo Sehuiro – Vampyre II – Le Lézard Noir
Hallain Paluku, Benoît Rivière & Svart – MissyLa Boîte à Bulles collection Champ Libre
Ville Ranta – Papa est un peu fatiguéCà et là
Michaël Sterckeman – IntersectionsAtrabile collection Flegme
Revues :
Collectif – Bananas n°2 – Bananas
Divers :
Daniel Blancou – Les Manga, Origines, codes et influencesL’Iconograf
Thierry Groensteen – Un objet culturel non identifiéL’an 2

Anniversaire
En Septembre dernier, la série Kochira Katsushika-ku Kameari Kōen-mae Hashutsujo (plus connue sous l’abréviation affectueuse de Kochi-Kame) fêtait ses trente ans ( !) de publication hebdomadaire — soit plus de 1400 chapitres sous la plume d’Akimoto Osamu, résident permanent du Shônen Jump de la Shûeisha. Et non content d’occuper une large place dans les bibliothèques avec ses 152 volumes, ce gag-manga comptabilise plus de 400 épisodes de son adaptation télévisée.
Populaire dans tous les sens du terme, typiquement Japonaise et ancrée dans l’esprit de la shitamachi, voilà une série qui a bien peu de chances d’être traduite un jour …

Notes

  1. Ceci étant, il semblerait que Taniguchi se soit laissé tenter une nouvelle fois par les sirènes de la collaboration, avec JD Morvan cette fois-ci, pour Mon Année, «chronique de la vie d’une famille française à travers le regard d’une petite fille handicapée» — idée qui aurait «tout de suite plu au «vieux» maître» (sic).
Humeur de en novembre 2006

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