Vues Ephémères – Novembre 2010

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Ces derniers jours, la «blogosphère» s’est emparée avec enthousiasme des premières images du Tintin de Steven Spielberg et de Peter Jackson, révélées dans le denier numéro du magazine Empire. Outre la couverture qui montre Tintin (et Milou) courant dans la lumière d’un projecteur, ce sont deux clichés qui circulent : un Haddock hagard dans ce qui pourrait être une cabine du Karaboudjan, et puis Tintin et Haddock, de dos, faisant signe à un hydravion depuis la coque renversée d’un canot de sauvetage. Pas de hasard dans le choix de ces scènes connues, emblématiques et immédiatement identifiables — elles se proposent comme autant de cautions de respect (religieux ?) de l’original, respect dont on ne saurait douter. Après tout, Moulinsart veille.
Peter Jackson explique : «Pour un film traditionnel, on a besoin d’acteurs qui prétendent être le Capitaine Haddock et Tintin. Il faut alors choisir des gens qui leur ressemblent. Mais cela ne va pas vraiment correspondre au Tintin qu’avait dessiné Hergé, cela sera un peu différent. Avec les images de synthèse, nous pouvons donner vie à l’univers d’Hergé, en conservant les visages exagérés et stylisés, en restant en tout fidèle au dessin d’Hergé, mais en le rendant photo-réaliste.»[1] Mais l’on peine à se montrer convaincu, face à la démonstration (par l’absurde) que «la carte n’est pas le territoire», ou presque. La ligne claire disparaît derrière les effets techniques, et accouche de monstres.
Alors, on s’attarde, on scrute, on cherche à trouver les raisons de ce malaise qui surgit face à ces images pourtant familières. Sur la couverture,[2] Tintin semble étrangement figé, Milou a l’air empaillé, on a du mal à positionner le mur éclairé par rapport aux deux personnages, ce mur où se découpe une ombre parfaitement délimitée. Tintin est en 3D, mais l’on se demande bien ce que l’on y gagne.

Ailleurs, plus loin sur une autre couverture, c’est presque Tintin que l’on retrouve pour un numéro spécial, un «Monde Diplomatique en Bande Dessinée» — une surprise, tant on était habitué de voir paraître ce genre d’initiative pour la dernière semaine de janvier et le Festival d’Angoulême. Alors que le titre pourrait évoquer une version illustrée, simplifiée ou édulcorée de l’exigeant mensuel, il n’en est rien : «Curieux de développer dans d’autres langages ses thèmes de prédilection, Le Monde diplomatique a conçu ce hors-série au sommaire éclectique, dans lequel on retrouve des dessinateurs confirmés et émergents, parfois associés à des signatures du mensuel […] Plutôt qu’une énième anthologie de fonds de tiroirs et de re-publications d’auteurs médiatiques, ce recueil est exclusivement composé de créations originales et ne cède ni sur l’engagement politique, ni sur l’exigence artistique.»
D’ailleurs, ce qui ressort de la lecture, c’est non pas une vulgarisation, mais une complémentarité : là où le Monde Diplomatique expose et explique, sa version «en Bande Dessinée» interpelle et interroge ; aux discours des experts de l’un viennent répondre les visions singulières des auteurs de l’autre. Il y va peut-être de la spécificité de la bande dessinée, dans laquelle chaque dessin, voire chaque planche, nécessite sa part d’interprétation — ne serait-ce que pour des questions de sens de lecture, ou de valeur de telle ou telle case dans un cheminement qui devrait faire sens.

On revient alors se pencher sur la couverture, signée du remarquable Joe Dog, alias Anton Kannemeyer, fondateur avec Conrad Botes du collectif sud-africain Bitterkomix. Ici aussi, on retrouve la valeur iconique de la ligne claire d’Hergé, depuis cette version chauve de Tintin qui touche à l’autoportrait aux représentations des poupées noires en ligne directe de Tintin au Congo. Mais alors que la couverture d’Empire se limite à un clin d’œil superficiel, celle du Monde Diplomatique en Bande Dessinée est porteuse d’un discours politique et social qui ne demande qu’à être décrypté.
Car au même titre qu’un tableau comme Les Epoux Arnolfini de Jan van Eyck, rien n’est ici laissé au hasard : l’opposition blanc/noir, intérieur/extérieur, assis/debout, ou encore détente intellectuelle/travail manuel, tous ces éléments cristallisent une tension qui se retrouve confirmée/confortée par les objets que l’on trouve éparpillés comme autant de jouets oubliés : véhicules militaires ou policiers, ballon de football évoquant la Coupe du Monde passée (et qui a visiblement choisi son camp), et enfin poupées aux deux extrêmes du spectre (Barbie consumériste, ou «petits nègres» parfois mutilés). Autant de domaines sur lesquels règne le pouvoir blanc, et qu’Anton Kannemeyer ne cesse de remettre en question dans son travail.

D’une couverture à l’autre, d’un Tintin à l’autre, la ligne claire se trouble.

Les sorties de Novembre 2010
Gerry Alanguilan – Elmerçà et là, collection Longues Distances
Baru – Villerupt, 1966Les Rêveurs
Martes Batori – Trans Espèce ApocalypseLes Requins Marteaux
Blutch & JC Menu – La présidenteL’Association, collection Eperluette
J.C. – Ah ces Artistes !Diantre !, Hors-série
Eddie Campbell – L’affaire du trompinoptèreçà et là
Lionel Courgnaud & Raphaël Scheer – La saison des bennesAsteure
Ken Dahl – MonstersEmployé du Moi
Loïc Dauvillier & Tanxxx – 9 pieds sous terreSix Pieds Sous Terre, collection Arthropode
Ludovic Debeurme – Terra MaximaCornélius
Louis-Bertrand Devaud – Une litière pour deuxVraoum !
Delphine Duprat – Retour à O.La Cinquième Couche, Hors Collection
Jean-Yves Ferri & Manu Larcenet – Le Sens de la Vis : 2. Tracer le CercleLes Rêveurs
Fukutani Takashi – Le Vagabond de Tokyo 2 : Tender is the NightLe Lézard Noir
Gad – Ultimex l’Axe du MâleVraoum !
Gébé – Malheur à qui me dessinera des moustachesFlblb
Erik de Graaf – Jeux de MémoireLa Pastèque
Hino Hideshi – L’Enfant InsecteImho
Javier de Isusi – Rio Loco (Juan sans Terre III)Rackham
Benito Jacovitti – Don QuichotteLes Rêveurs
Piero Macola – DérivesAtrabile, collection Flegme
Hugues Micol – La Planète des VülvesLes Requins Marteaux, collection BD Cul
Nicoby – Ouessant (dans les choux)Six Pieds Sous Terre, collection Monotrème
Pochep – La Battemobile Hors SérieOnapratut
Pat Ryu – Broncho KillDiantre !, Hors-série
Siris – Vogue la ValiseLa Pastèque
Yokoyama Yûichi – Nouveaux CorpsMatière, collection Imagème

Collectifs
Cheval de Quatre n°8 – Cheval de Quatre
Revues
Lapin n°44 – L’Association

Notes

  1. «With live action you’re going to have actors pretending to be Captain Haddock and Tintin,» says Peter Jackson. «You’d be casting people to look like them. It’s not really going to feel like the Tintin Hergé drew. It’s going to be somewhat different. With CGI we can bring Hergé’s world to life, keep the stylised caricatured faces, keep everything looking like Hergé’s artwork, but make it photo-real.» Extrait de l’article en ligne, ma traduction.
  2. Exclusivement et spécialement concoctée par WETA pour Empire, et donc «basée sur l’image iconique de Tintin».
Humeur de en novembre 2010

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