Vues Ephémères – Novembre 2011

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Il y a comme la fin d’un cycle. Ces derniers temps, plusieurs structures d’édition fêtent des anniversaires «qui comptent», des chiffres ronds qui laisseraient supposer une certaine pérennité, une place (et un nom) qui ne seraient plus à faire. Et pourtant, il semblerait que la bande dessinée alternative n’a jamais été aussi fragile, les uns et les autres ayant à affronter leur mauvaise passe — de la disparition du Comptoir des Indépendants à la crise de l’Association, en passant par l’appel des Requins Marteaux, sans compter toutes ces petites morts qui ne font pas de bruit, éditeurs qui en silence mettent la clé sous la porte, et que l’on apprend (parfois, et après coup) au hasard d’une conversation.

En mai dernier du côté de Rennes, Périscopages fêtait son dixième anniversaire, dans ce contexte peu reluisant, craignant même un temps ne pas être en mesure de souffler ces bougies. Ne se voilant pas la face, on y avait d’ailleurs discuté autour d’une table ronde au titre évocateur — «Vingt ans de bande dessinée alternative : trop jeune pour mourir ?» Quelques mois plus tard, les organisateurs apportaient leur part de réponse, dans un communiqué publié il y a deux semaines. Périscopages, festival exemplaire, n’est plus, tirant sa révérence sur un bilan irréprochable : «10 ans, 70 expositions, des dizaines de tables rondes, de conférences et de spectacles, quelques livres et des milliers de visiteurs». Le constat n’en est pas pour autant moins amer, soulignant en particulier «l’absence de politique culturelle transversale et claire en matière d’édition, de manifestation consacrée au livre et de bande dessinée de création.»

Alors que ces derniers mois le Festival d’Angoulême étale sur la place publique des luttes d’influence fleurant bon les empoignades de poissonniers, on découvre le monde qu’il existe entre la manifestation la plus médiatisée (au budget de plusieurs millions d’euros chaque année, pour quatre jours de Festival à l’accès tarifé), et Périscopages et ses … 60 000 euros de budget annuel, pour un riche programme étalé sur un mois, et axé autour de la gratuité des événements. Cerise sur le gâteau, Périscopages a de plus mis en ligne l’ensemble des archives dont elle disposait — nouvelle démonstration, après l’initiative GrandPapier made in L’Employé du Moi, du volontarisme des plus petits à mettre en place des solutions efficaces et novatrices, alors que les plus grands tergiversent toujours.[1]

Au même moment ou presque, la version Spielberg de Tintin passait le cap des deux semaines et des quatre millions d’entrées pour la France — voyant pour l’occasion resurgir les discours enflammés autour de la popularité de la bande dessinée et de son attrait irréfutable. Nouvelles illustrations de la situation paradoxale de la bande dessinée, tiraillée entre d’un côté, des grands éditeurs et leurs séries «populaires» dont les chiffres de vente se comptent en centaines de milliers d’exemplaires ; et de l’autre, une production alternative faite de petits tirages et de micro-éditeurs, où l’on parle en centaines tout court.

«Des manifestations en phase avec les publications indépendantes s’imposent. Si les auteurs ont su créer leurs propres maisons d’édition, pourquoi ne mettraient-ils pas en place eux-mêmes des festivals en adéquation avec leurs démarches ? Refusant le culte de la dédicace, gratuits, transdisciplinaires, à la fois très ancrés localement et ouverts à une émulation internationale, valorisant la découverte et l’approche critique, privilégiant la qualité d’accueil aux records de fréquentation, réfléchissant sur les formes d’expresssion d’un médium davantage destiné à être publié que fixé sur un mur, ces rendez-vous rappellent que la création ne vit pas enfermée dans une niche commerciale.»
— Morvandiau, «Les indépendants défendent leurs cases», Le Monde Diplomatique, janvier 2009

Les temps sont durs — et au-delà des grands mouvements corporatistes qui s’élèvent contre la menace d’une hausse de la TVA sur le livre, il ne faudrait pas oublier combien la production alternative est fragile, et d’autant plus fragilisée dans un contexte du marché du livre qui tire la langue, que s’opère depuis des années l’investissement des grands éditeurs sur le segment de la «bande dessinée dite d’auteur», dans un processus de récupération qui s’arrête bien souvent aux apparences et aux formats.
Avec Périscopages, c’est l’une des têtes chercheuses de cette bande dessinée qui disparaît. C’est une manifestation volontaire et ouverte, un espace de réflexion — d’échange, de rencontre, de découverte aussi — qui ferme ses portes. Et, en écho au communiqué, on ne peut qu’espérer (avec un brin de résignation fataliste) que d’autres initiatives viendront reprendre et prolonger le travail remarquable effectué durant ces dix années.
«Périscopages est mort, Vive la bande dessinée d’auteur et l’édition indépendante !»

Les sorties de novembre 2011

  • Akiyama George – Jintarô, le caïd de ShinjukuLe Lézard Noir
  • Atak et Fil – Pierre-CrignasseFrémok
  • David B. – L’ Ascension du Haut Mal (Intégrale)L’Association
  • Edmon Baudoin – L’abbéAltercomics
  • Nick Bertozzi – Le SalonCambourakis
  • Georges Beuville – Beuville, une étoile dans le cielCharrette Editions
  • Frédéric Boilet & Benoît Peeters – Tôkyô est mon jardinego comme x
  • Chihoi – DetournementsAtrabile
  • Amandine Ciosi – Pourquoi il faut penser à nettoyer son aquariumIon
  • Yoann Constantin – Vous êtes iciThe Hoochie Coochie
  • José Corréa – L’arrache VianAlain Beaulet
  • Joshua W. Cotter – Les Gratte-Ciel du Midwestçà et là
  • Robert Crumb – Parle-moi d’amourDenoël graphic
  • Robert Crumb – NauseaCornélius
  • Robert Crumb – The Complete Record Cover CollectionCornélius, Collection Sergio
  • Edimo & Fati Kabuika – La Chiva ColombianaLes Enfants Rouges
  • Jean-François Kierkowski et Mathieu Ephren – En route vers le GoncourtCornélius
  • Brecht Evens – Les AmateursActes Sud
  • Gad – Fol-Argent t.01 Fol-Argent contre la créature de l´atomeVraoum
  • Pascal Girard – L’Appartement Numéro 3L’Employé du Moi
  • Higa Susumu – Soldats de sableLe Lézard noir
  • Christopher Hittinger – GéantsThe Hoochie coochie
  • Loka Kanarp – La maison de la faimL’an 2
  • Kaneko Atsushi – Bambi 6IMHO
  • Antonio Lapone – Rainy dayAlain Beaulet
  • Li-Chin Lin – Formoseçà et là
  • Lola Lorente – Chair de ma chairCambourakis
  • Nikita Mandryka – La vie d´une moucheAlain Beaulet
  • Ilan Manouach – Les Deux Côtés d’un MurLa 5e Couche
  • Mizuki Shigeru – HitlerCornélius
  • Mr Clément – Points de chutesVraoum
  • Nicolas Moog – June6 Pieds Sous Terre, Collection Blanche
  • Lucas Nine – Thé de noixLes Rêveurs
  • Oh Yeong Jin – Mission PyongyangFlblb
  • Etienne Pottier – Les murs tremblentIon
  • Nicolas Poupon – Noir foncéMême pas mal
  • Bastien Quignon – J’ai vu un trucL’Employé du Moi
  • Michel Rabagliati – Paul au parcLa Pastèque
  • Le Tampographe Sardon – Bons Points ModernesL’Association
  • Singer – Coco et maitwesseVraoum
  • Robert Sykoriak – Masterpiece ComicsVertige Graphic
  • Uchida Shungiku – La Petite Amie de MinamiIMHO
  • Bastien Vivès – Les Melons de la ColèreLes Requins Marteaux, Collection BD Cul

Collectifs

  • Frédéric magazine 4Les Requins marteaux
  • Quoi !L’Association

Essai

  • Groupe ACME – L’Association, une utopie éditoriale et esthétiqueLes Impressions nouvelles

Conte de Noël

C’est la belle histoire de cette fin d’année, que l’on découvre dans les pages saumon du Figaro Economie : «Spielberg donne une nouvelle jeunesse à Tintin en librairie». Alors que le film approche désormais des cinq milions de spectateurs, il semblerait que «Les aventures du petit reporter créé par Hergé s’arrachent comme des petits pains», Casterman osant même, pour l’occasion, révéler les chiffres de son bonheur : «Nos ventes françaises ont doublé en octobre, à environ 200.000 albums, contre 100.000 en moyenne pour un bon mois. […] Depuis la sortie du film, il y a trois semaines, les ventes en librairie ont triplé, passant de 400 albums en moyenne par titre à 1200.»[2]
Et le Figaro de s’enthousiasmer sur «l’arsenal» déployé par l’éditeur pour accompagner la sortie du film (version monovolume ou version géante du diptyque de la Licorne, albums illustrés pour enfants, making-offs et autres livres de jeux), soulignant que «Les exploitants de cinémas et les libraires se frottent également les mains en Allemagne, en Espagne, en Italie ou au Royaume-Uni». Simon Casterman peut se réjouir : «Le film a remis Tintin dans les mains des enfants»… et la main des parents au portefeuille, sans aucun doute.

Notes

  1. On mentionnera ici seulement le fait que le Festival d’Angoulême dort depuis des années sur un trésor malheureusement inaccessible, puisque la totalité des rencontres qui y sont organisées sont enregistrées, année après année. Peut-être en attente d’un débouché commercial ?
  2. En ce qui me concerne, je ne peux m’empêcher de trouver ce chiffre assez peu convainquant : 100 000 albums de plus vendus, à mettre en perspective avec ces cinq millions de spectateurs (sans compter le large battage médiatique et publicitaire autour du film)… même s’il est probable qu’une large partie des achats d’albums se feront sur la période précédant Noël.
Humeur de en novembre 2011

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