Vues Éphémères – Novembre 2017

de

« C’est la belle histoire de la soirée de ce mercredi 2 mai. Fanzouze de la première heure, Sophiane est un talentueux dessinateur de BD qui s’est inspiré de Baba et des chroniqueurs pour créer sa version dessinée de « Touche pas à mon poste ». Grâce à Cyril Hanouna, son ouvrage va être publié aux éditions Hachette. » [source]
Et donc, le 15 novembre dernier, la chose a débarqué en librairie, déclenchant au sein des auteurs de bande dessinée que je côtoie sur Facebook une forme de consternation : « J’ai été surpris. Très surpris. Je m’attendais à une vraie grosse daube. Et bien c’est pire. » On pourrait en rester là, mais ce serait rater l’occasion de se pencher sur un objet plus complexe à aborder qu’il n’y paraît.

Premier point qui retient l’attention, cet émerveillement devant « la belle histoire », le « conte de fée » — même si l’on ne réussit pas vraiment à savoir s’il s’agit d’avoir décroché un contrat d’édition, ou plus simplement d’avoir été adoubé par son idôle, Cyril Hanouna en personne. De fait, dans un entretien accordé à Var Matin, Nemra esquisse entre les lignes la réalité de la condition d’auteur : beaucoup de travail à fournir, sans garantie de succès.
« J’attaquais le matin, entre 7 h et 8 h, jusqu’à 19 h. Je n’ai pas fait beaucoup de pause, j’étais à fond et je n’avais pas spécialement faim. » […] A l’horizon, nulles vacances, « peut-être un peu à Noël », ni grand voyage. L’artiste rêve déjà d’un tome II. « Je ne pense qu’à ça, mais il faudra attendre le niveau des ventes du premier ». »
« Je ne sais vraiment pas si ça va marcher, explique ce père d’une petite fille. Dans le milieu du livre, les ventes restent aléatoires. Et la société de production H2O n’a pas porté ce projet pour qu’il fasse un carton. Par exemple, il n’y a pas écrit Hanouna en gros sur la couverture, alors que ça aurait été plus facile. »

Ensuite, il y a cette succession de repoussoirs, même pour l’amateur le plus indulgent : un dessin indigent et une narration au diapason, le tout pour servir un pur produit marketing, qui plus est rattaché à l’une des émissions les plus clivantes du PAF. C’est d’ailleurs cet aspect qui explique probablement le désintérêt massif de la presse pour ce « produit » (les choses changeront peut-être une fois les chiffres de vente connus). Mes recherches n’ont remonté que le seul entretien paru dans Var Matin évoqué plus haut, qui salue avant tout la réussite d’un enfant du pays (« Nemra, l’auteur qui fait buller Hanouna« ).
On notera d’ailleurs que le journaliste ne s’attarde pas particulièrement sur les qualités de l’ouvrage en question : si l’on parle bien de l’« artisan qui trace sa route dans le milieu parisien » (passage obligé de l’opposition province-capitale) ou même de « l’artiste », le seul commentaire qui s’approcherait d’une critique semble prendre soigneusement ses distances : « La fiction originale […] se veut comique, rythmée par la vanne, l’autodérision. »
En quatrième de couverture de l’album, on peut ainsi lire : « Et n’oubliez pas, mes p’tites beautés… la BD, c’est que de la BD ! » Affirmation qui fait (forcément) bondir ceux qui tentent d’œuvrer pour une plus large reconnaissance de la bande dessinée. En réalité, ce n’est que le prolongement du programme affiché dans le titre (« Touche pas à mon poste ! C’est que d’la rigolade ! »), refusant résolument de se prendre au sérieux — argument central dans le positionnement de TPMP, qui se présente toujours comme se voulant bon enfant et totalement dépourvu d’arrière-pensée.

Mais ce n’est pas de l’avis de tout le monde. Sur Twitter récemment, Nemra s’inquiétait : « Les amis, pour celles et ceux qui ont commandé leur BD sur internet (Amazon & Fnac), n’hésitez pas à donner votre avis en toute objectivité. Malheureusement des anti-Tpmp ont pris plaisir à dénigrer cette BD. J’aimerais qu’on puisse lire les avis des vrais lecteurs. Merci. »
Quelques jours plus tard, l’auteur se voit obligé de limiter sa présence sur les réseaux sociaux : « [D]epuis la sortie, le dessinateur se faire incendier sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, les attaques sont particulièrement dures. Les professionnels critiquent aussi cette BD. Ils considèrent que les dessins et les gags ne sont pas à la hauteur de la maison d’édition. Sophiane Nemra a décidé de suspendre sa page Face­book et passé son compte Twit­ter en privé. » [source]
Difficile à nouveau de savoir qui est en cause, de l’émission sulfureuse ou du « dessinateur de talent » — à moins que ce ne soit les deux combinés. Les quelques commentaires laissés sur Amazon, par exemple, laissent apparaître un clivage très net : d’un côté, les « fanzouzes » ravis de retrouver l’univers de l’émission, qui plus est raconté par l’un des leurs ; de l’autre… les autres, qui (on peut le supposer) jugent l’ouvrage sur la base de ses propres mérites.

Peut-être est-ce justement là que l’on se fourvoie, à vouloir considérer ce qui n’est en définitive qu’un « produit » avec les mêmes critères que pour cette bande dessinée que l’on aime défendre : celle qui peut intriguer, faire réfléchir, enthousiasmer, émouvoir…
Parce qu’ici, sans aucun doute, ce n’est plus de l’art — c’est du business.

Humeur de en novembre 2017