Vues Ephémères – Octobre 2010

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Je ne sais plus trop qui a commencé — peut-être le Futuropolis nouvelle incarnation, à moins que ce ne soit la collection Bayou chez Gallimard. Bref, c’était vers la fin de l’année 2005, il y a donc une éternité. Dans un univers où prédominaient les dos carrés, voici que sortaient les premiers albums cartonnés à dos rond, des livres qui s’affirmaient (par la forme) comme différents. C’était alors une nouveauté, c’est aujourd’hui une norme : le mois dernier, Dargaud et Dupuis s’installaient à leur tour dans cette forme particulière, à l’occasion de la sortie de Les plumes (d’Anne Baraou et François Ayrolles) et d’Omni-visibilis (signé Matthieu Bonhomme et Lewis Trondheim), respectivement. Tout un symbole.

Il y a une éternité, au début de l’année 2005, sortait le «petit livre rouge» — le Plates-bandes de JC Menu, qui critiquait la récupération par les grands éditeurs, l’usurpation d’identité éditoriale, et enfin la dilution des «indés» dans le mainstream mou. Début 2009, Morvandiau prolongeait ces arguments dans son texte «Les indépendants défendent leurs cases» publié dans Le Monde Diplomatique : «L’industrie de la bande dessinée ne met que peu de temps à reprendre à son compte les formes défrichées par d’autres, à s’adjoindre une partie des auteurs apparus dans cette mouvance, et (re)gagne ainsi en légitimité en apparaissant dans les médias censément prescripteurs.»
C’est presque ça — mais pas tout-à-fait. Voyez-vous, ce format du «dos rond» est une invention des grands éditeurs — au même titre que l’appellation du «roman graphique» qui, par une coïncidence amusante, apparaît à peu près à la même période. Au contraire, en dehors de quelques rares projets,[1] la quasi-totalité du catalogue des «indépendants historiques» s’exprime dans un format broché-dos carré, avec ou sans rabats.

Plus réinterprétation que récupération, l’album dos-rond-cartonné (DRC, en écho du 48CC ?) en est donc la version commerciale et acceptable, une forme «de luxe» qui s’inscrit en prolongement de l’album traditionnel et s’applique à flatter le fétichisme des habitués. Le terme de «roman graphique», loin de la portée politique du choix des indés, ne fait qu’entériner cette évolution : non plus en opposition à une forme canonique de bande dessinée ancrée dans l’aventure ou l’humour, mais désormais simple format de publication.
Il suffit de se tourner vers la notice bibliographique d’Omni-visibilis pour en trouver la confirmation, puisque l’on y liste les œuvres de Lewis Trondheim «en format roman graphique».[2] Ironie de la chose, ses autres productions sont décrites comme étant … «hors format roman graphique». Hier «hors collection» car sortant du standard du 48CC, le roman graphique devient aujourd’hui une forme clairement identifiée, à l’opposée du format de l’album qui soudainement, se chercherait désormais un nom.
A croire que dans leur empressement à vouloir investir ce nouveau territoire, les grands éditeurs auraient oublié des soigner leurs propres bases…

Les sorties d’Octobre 2010
Goupil Acnéïque & Abraham Kadabra – Paf et HenculeMême pas mal
David Vandermeulen & Ambre – Joß FritzSix pieds sous terre
Alex Baladi – GribouillisL’Association, collection Mimolette
Alex Barbier – Le Dieu du 12FRMK, collection Amphigouri
Jimmy Beaulieu – A la faveur de la nuitLes Impressions Nouvelles
Nicolas Bianco-Levrin – Les mangeurs d’enfantsDrozophile
Pakito Bolino – Ultraman ZXLes Requins Marteaux
Simon Bossé – BébêteL’Oie de Cravan
Miguel Brieva – L’argentL’insomniaque
Charles Burns – ToxicCornélius
Milton Caniff – Terry et les pirates t.1 – BD Artiste
Cha – Oh ! MerdeMême pas mal
Florent Chavouet – ManabéshimaPhilippe Picquier
Eric Drooker – Blood Song, Une ballade silencieuseTanibis
Gabriel Dumoulin – Mon meilleur amiego comme x
Edogawa Rampo & Maruo Suehiro – La chenilleLe Lézard Noir
Hamed Eshrat – Living in a vanL’Œuf
Miguel & Maria Gallardo – Maria et moiRackham, Hors collection
Jakuta & Ghislain Garlin – Les porteurs d’ombresDiantre !, collection Bigre
Charlotte Gastaut – La grande LulusionDiantre !, Hors-série
Jochen Gerner – Panorama du feuL’Association, Hors collection
Leslie Guivarc’h & Chloé Marquaire – Toute à chacunGraine d’encre
Ibn Al Rabin – Le roi Saül, Le Meilleur de la BibleAtrabile, collection Lymphe
Kago Shintarô – Carnets de massacre, 13 contes cruels du Grand EdôIMHO
Henrik Lange & Thomas Wengelewski – 90 films cultes à l’usage des personnes presséesçà et là, collection Longues Distances
Jean Lecointre – GreenwichCornélius
Fano Loco – JazzVertige Graphic
Ulli Lust – Trop n’est pas assezçà et là, collection Longues Distances
Luz – Rouge cardinalL’Association, collection Mimolette
Olivier & Guillaume Mariotti – Le fils de son pèreLes enfants rouges
L.L. de Mars – DocilitésBicéphale
Jonvon Nias – A pattesL’Œuf
Oh Yeong Jin – Mission PyongyangFlblb
Harvey Pekar – Anthologie American Splendor, volume 2 – çà et là
Aapo Rapi – MetiRackham, collection Le signe noir
Steve Sheinkin – Les aventures de Rabbi Harvey : Duel à Elk SpringYodéa
Caroline Sury – Cou torduL’Association, collection Eperluette
Robin Walter – KZ DoraDes ronds dans l’O

Collectifs
Drozophile n°8 – Editions Kouma
Un fanzine carré B3 – Hécatombe
Le Monde Diplomatique en Bande DessinéeHomecooking

Essais
Art & Bande DessinéeMonografik

Wild Wild West
Outre-Atlantique, l’invasion continue. Dernière nouvelle en date, la reprise en main par Kodansha USA de l’ensemble du catalogue de Del Rey — l’accord liant Random House (maison-mère de Del Rey) et Kodansha évoluant, passant d’une «licensing relationship» à un simple «sales and distribution agreement» à partir du premier décembre prochain. Sans surprise, les deux parties se félicitent chaudement de cette nouvelle situation, Kodansha se disant «ravi d’étendre ses relations avec Random House», alors que Random House est «ravi de voir un éditeur comme Kodansha rejoindre (son) portfolio.» On pourrait s’interroger sur ces relations étendues (mais revues à la baisse), ou sur ce portfolio que l’on rejoint (alors qu’on y était déjà), mais ce serait sans doute faire preuve de mauvais esprit.
Outre-Atlantique, certains se montrent dubitatifs, et évoquent les états de service de Kodansha USA depuis sa création en 2008 — états de service qui se limitent à la réédition de Akira et de Ghost in the Shell, rééditions qui non content d’avoir été publiées avec un retard chronique, se sont montrées chères, de mauvaise qualité et incomplètes.[3] Pour le meilleur ou pour le pire, donc, les éditeurs japonais sont passés à l’offensive. Cela promet.

Notes

  1. Citons par exemple le Toy Comix de L’Association, le Strates d’Ambre chez Six Pieds Sous Terre, ou encore le Match de Catch à Vielsalm du FRMK.
  2. Dont Approximativement, Bludzee ( ?), Lapinot et les carottes de Patagonie, MKM ( ?) ou encore Les Petits Riens … comme quoi la définition du format «roman graphique» peut se montrer des plus flexibles.
  3. Cf. cette réaction très argumentée de Christopher Butcher.
Humeur de en octobre 2010

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