Vues Ephémères – Rentrée 2011

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Je vous assure que, pendant un moment, j’ai ressenti une certaine inquiétude. Et pourtant, durant l’été, j’avais pris les devants, en me dotant d’une nouvelle bibliothèque — histoire de me préparer à affronter cette terrible «rentrée littéraire», dont on célèbre désormais chaque année le coup d’envoi (le 18 août pour la saison 2011) avec le même enthousiasme que l’ouverture du championnat de football. Les chiffres donnent le vertige : pas moins de 654 romans (dont 435 français) publiés cet automne, même si certains soulignent que l’on est loin des fastes des années précédentes. Même son de cloche du côté de la bande dessinée, puisque dans son dossier annuel de rentrée, Livres Hebdo rapporte ainsi que «La base Electre a répertorié quelque 1 426 nouveautés et nouvelles éditions entre la fin août et la fin octobre, contre plus de 1 500 un an plus tôt». D’où mon inquiétude. Parce que même armé de ma toute nouvelle bibliothèque, je me demandais vraiment comment j’allais pouvoir faire face à une telle offensive, comment choisir dans une telle abondance, et affronter la déferlante emmenée par pas moins de «33 poids lourds de l’automne» pour jouer les têtes de gondole.

Mais, fort heureusement, j’ai la chance de ne pas être libraire, et par conséquent aucune obligation d’inviter chacun de ces (près de) 1 500 livres à venir s’installer dans les rayons de ma bibliothèque. Bien au contraire. Il y a bien longtemps que, à tort ou à raison, j’ai délaissé certains horizons de la production de bande dessinée, me dispensant ainsi de lectures qui ne seraient qu’autant de corvées (même si, il faut le reconnaître, il est des corvées qui peuvent révéler des trésors, mais celles-ci sont rares).
Il y aussi bien longtemps que j’ai abandonné la seule idée de pouvoir, sinon tout lire, du moins largement embrasser. Accepter de n’être non pas un expert (avec l’exhaustivité de connaissance que cela impliquerait) mais plutôt se contenter d’être une voix singulière (ce qui ne m’empêche pas de me retrouver avec un terrible sentiment d’imposture, les soirs de fin d’Angoulême, alors que j’ignore même des pans entiers de cette bande dessinée alternative qui m’est chère, sans parler du reste, et que j’ai l’impression que n’importe lequel de mes interlocuteurs en connaît bien plus que moi). Une impression d’insuffisance renforcée par l’immensité de ce patrimoine de plus en plus accessible, de plus en plus inconnu, et qu’il faudrait avoir lu avant même de pouvoir envisager d’écrire quelques mots.

Ainsi, je reste en proie à la difficulté à faire cohabiter cette ambition de tout connaître (ou même, pire, d’avoir un avis sur tout) qui malgré tout perdure, et la réalité du temps qui manque toujours. Pour découvrir, mais aussi pour apprécier, me laissant trop souvent avec des œuvres sur lesquelles, peut-être (sans doute ?) mon regard ne s’est pas assez arrêté, n’est pas assez revenu, n’a pas assez creusé pour en tirer toutes les richesses…
Il ne me reste plus qu’à me raccrocher à cette seule certitude, qui surgit parfois, celle d’avoir quelque chose à dire, sur un livre ou un sujet, de construire (ou au moins exprimer) une pensée — et qui, lorsque les astres veulent bien s’aligner, peut finir par devenir un texte (alors que bien d’autres ne restent qu’à l’état d’intentions, réflexions non abouties et idées abandonnées en chemin). Bien sûr, avec le temps, «cela ne s’arrange pas», pourrais-je ajouter — à l’enthousiasme des débuts succèdent souvent les remises en question, et le besoin aussi, parfois de s’épancher jusqu’à l’excès, perdant peut-être la brièveté, mais surtout la simplicité, qui faisaient l’intérêt de ces premiers textes.
Tout comme la lecture, l’écriture est rarement une évidence. Et c’est lorsque l’une et l’autre s’accordent que se produit (à mon humble échelle) ce petit miracle qu’est la création — quand bien même il ne s’agirait que d’une vision critique.

Les sorties de la rentrée 2011
Aurélia Aurita & Frédéric Boilet – Vivi des VosgesLes Impressions Nouvelles
Peter Bagge – Les BradleysRackham, Hors Collection
Eddie Campbell – Alex, l’intégraleçà et là
Yannick Corboz – Yannick CorbozCharrette, collection 12 x 16
Nicolas de Crécy – 500 dessins volume 1BDArtist(e)
Cyril Doisenau – ObjetsLa Pastèque
Fabcaro – -20 % sur l’esprit de la forêt6 pieds sous terre, collection Monotrème
Julien Lois – Pas de panique à Sonic CityMême pas mal
Loustal – NomenclatureAlain Beaulet
Higa Susumu – Soldats de sableLe Lézard Noir
Delphine Le Lay & Alexis Horeliou – Le souffle courtLes Enfants Rouges
Ilan Manouach – Ecologie ForcéeLa 5e Couche, Hors Collection
McBess – Big Mother #1NoBrow
Fanny Michaëlis – Avant mon père aussi était un enfantCornélius
Paille – Faire pour eux ça voulait dire fabriquerLe Drozophile
Luke Pearson – Everything we missNoBrow
Harvey Pekar – Anthologie American Splendor vol.3çà et là
Isabelle Pralong – Oui, mais il ne bat que pour vousL’Association, collection Eperluette
Benoît Preteseille – Maudit VictorCornélius
Bathélémy Schwartz – Le rêveur captifL’Association, collection Eprouvette
Skalito – Machi NationLes requins marteaux
Tanxxx – Tanxxx 3Charrette, collection 12 x 16
Terreur Graphique – Rupture tranquilleMême pas mal
Alessandro Tota – FratelliCornélius
Uchida Shungiku – La petite amie de MinamiIMHO
Vincent Vanoli – La Chasse-GalerieLa Pastèque

Collectifs
Frédéric Magazine n°4 – Les requins marteaux
La fabrique de fanzines par ses ouvriers-mêmesAtrabile
Revues
L’Indispensable n°1
Jade 239U6 pieds sous terre, collection Lépidoptère

Requiescat in Pace
Gilles Chaillet (65 ans), auteur de Vasco et de La Dernière Prophécie, et également dessinateur d’une partie des aventures de Lefranc.
Daniel Hulet (67 ans), dessinateur de Pharaon (sur un scénario d’André-Paul Duchateau) et de Les chemins de la gloire (avec Jan Bucquoy), et auteur de la trilogie Etat Morbide.
Francesco Solano López (83 ans), dessinateur argentin ayant longtemps collaboré avec Héctor Oesterheld, en particulier sur L’Eternaute ;
– Jean-Paul Mougin (70 ans), co-fondateur et longtemps rédacteur en chef du magazine (A Suivre).
Jean Tabary (81 ans), auteur ayant publié dans Vaillant puis Pilote, créateur (entre autres) de Totoche, Corinne et Jeannot et Iznogoud (avec René Goscinny).
– Dylan Williams (41 ans), dessinateur américain et fondateur de l’éditeur Sparkplug Comic Books.
Tom Wilson Sr. (80 ans), dessinateur américain, créateur du strip Ziggy.

Un village peuplé d’irréductibles Schtroumpfs ?

Petit air de déjà-vu : sur France Info en début de semaine, le philosophe Michel Serres s’est offert une sortie particulièrement mordante à l’égard des albums d’Astérix, «albums de revanche et de ressentiment», selon lui.[1]
Trois griefs principaux («les trois faits les plus essentiels et les plus pédagogiques de ces albums») sont ainsi retenus à l’encontre du gaulois inventé par Uderzo et Goscinny, sur fond de falsification historique[2] : éloge de la force brute (puisque «dans les albums d’Astérix, tous, absolument, tous les problèmes se résolvent toujours à coup de poing»), éloge de la drogue (via la potion magique, «avant toute épreuve, et vous serez assurés de l’emporter à coup de poing»), et mépris forcené de la culture (par la mise à l’écart d’Assurancetourix, un poête-barde qui «chante peut-être faux d’ailleurs», sic) — ce dernier point étant d’ailleurs l’occasion d’évoquer Herman Goering et sa fameuse phrase : «Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver !».
Et, histoire de finir en apothéose, Michel Serres n’hésite pas à insister en concluant sans détour qu’il s’agit là de «l’éloge du fascisme et du nazisme, c’est tout».

En introduction de cette diatribe, Michel Serres indique : «j’ai assez fait l’éloge des albums de Tintin et de leur auteur, Hergé, pour ne pas passer pour un grognon anti-BD, bien au contraire». Mauvais coucheur, peut-être pas, mais le philosophe est très certainement un mauvais lecteur, et fait preuve ici d’une belle ignorance des albums d’Astérix — s’arrêtant à quelques éléments superficiels, qui témoignent d’une lecture particulièrement orientée et sélective.
De fait, son discours qui ne souffrirait d’aucune contestation (radiophonique, du moins) se retrouve complètement invalidé par le seul album Astérix aux Jeux olympiques, au titre largement évocateur. Pratiquement exempt de coups de poing gaulois (seulement cinq baffes, et toujours en réponse à une provocation), le récit voit l’interdiction de l’utilisation de la potion magique (célébrant la victoire du plus malin sur les plus forts) et se conclue avec un banquet où Assurancetourix est le bienvenu. Et, contrairement à cette célébration de la «société des vainqueurs» qui hérisse tant Michel Serres, Astérix va jusqu’à faire don de sa palme «à quelqu’un qui en avait plus besoin que (lui)».

Méconnaissance patente de l’œuvre critiquée, imprécision historique[3] et point Godwin d’une stupidité remarquable[4] — on ne peut que constater que l’on peut être Immortel sans être infaillible, et que même un Académicien peut céder à la tentation d’une provocation de bas étage.
A moins qu’il ne s’agisse d’un coup médiatique et tortueux qui verrait son dénouement au prochain épisode. On chercherait ainsi à pointer ici l’absurdité et l’énormité de ces attaques, visant ailleurs les Schtroumpfs ou l’œuvre d’Hergé pour laquelle Michel Serres n’a que des éloges. Machiavélique ? Peut-être…

Mise à jour du 23 septembre : face aux nombreuses réactions suite à sa chronique dominicale, Michel Serres met de l’eau dans son vin dans «le Rendez-vous du Médiateur».

Notes

  1. Avant d’ajouter : «Et le ressentiment, je le tiens un peu comme la peste de l’âme et la cause de mille maladies psychiques, il n’y a pas de doute là-dessus.»
  2. Puisque, Michel Serres tient à le rappeler, «nous n’avons pas vaincu les romains, nous n’avons pas résisté comme le dit la bande dessinée, mais au contraire ils nous ont écrasés jusqu’au dernier»
  3. la fameuse phrase sur la culture n’étant ni exacte, ni de Goering, comme on peut le lire ici ou . Pour un historien (des sciences, il est vrai), cela fait un peu désordre.
  4. Rappelons que René Goscinny était issu d’une famille d’immigrés polonais d’origine juive, et que trois de ses oncles ont perdu la vie en déportation dans les camps d’Auschwitz et de Pithiviers. Sans commentaire.
Humeur de en septembre 2011

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