Vues Ephémères – Rentrée 2012

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De temps en temps, il m’arrive de trouver des livres dans ma boite aux lettres. Non pas des livres que j’aurais commandés sur quelque site d’achat en ligne, mais ce que l’on appelle simplement, dans le microcosme, des « services de presse », ou SP, pour aller plus vite. Ces livres que les éditeurs envoient aux journalistes, accompagnés d’une petite lettre de présentation, dans l’espoir de décrocher un article si possible favorable. Par je-ne-sais quelle opération, mon adresse postale s’est retrouvée dans une base de données quelconque, et, de temps en temps, je reçois donc des «services de presse».

Je n’aime pas recevoir des SP. Depuis longtemps, cela fait partie des principes auxquels nous nous tenons, chez du9 : nous achetons nos livres. C’est à la fois une affaire d’indépendance, et de cohérence. Indépendance de tourner notre regard où bon nous semble, et cohérence avec le discours un peu militant que nous pouvons développer dans ces pages, dans cette façon (indirecte et très personnelle) d’essayer de soutenir les éditeurs et les auteurs que nous lisons et apprécions. Enfin, les livres que je reçois sans avoir fait la démarche d’aller vers eux, finissent habituellement par prendre la poussière. Alors, chaque fois que l’occasion s’est présentée, j’ai expliqué ce choix et ces raisons. Au fil du temps et des échanges, les éditeurs ont fini par découvrir et respecter cette affectation qui est la nôtre, et les envois (déjà peu nombreux) se sont raréfiés.

Cette situation me convient — j’ai la chance, le luxe pourrais-je dire, de pouvoir acheter mes livres. Contrairement à la plupart des journalistes, je ne dépends pas de mon activité sur du9 pour payer mes factures et gagner ma vie. Je n’ai pas la contrainte de l’actualité ou de l’exhaustivité — aucune inquiétude si, au hasard de mes virées dans les librairies, je venais à rater telle ou telle sortie. Au contraire, cela contribuerait plutôt à construire ma vision de lecteur, de simple lecteur, qui, comme tous les autres, doit partir à la rencontre des livres.

(illustration du bandeau empruntée à l’incontournable Tampographe Sardon)

Les sorties de la rentrée 2012

  • Blutch – Total JazzCornélius
  • Luciano Bottaro – PepitoCornélius
  • Chester Brown – 23 ProstituéesCornélius
  • Nadia Budde – Choisis quelque chose, mais dépêche-toi !l’agrume
  • Geneviève Castrée – SusceptibleL’Apocalypse
  • Cécily – EuclideMême pas mal
  • Camille Rebetez & Pitch Comment – Les Indociles v.2 : Siddhartha, années septanteLes Enfants Rouges
  • Estocafich – Loups Garous Boogiemisma
  • Roberto la Forgia – Le monsieur aux couleursAtrabile, Collection Flegme
  • Emmanuel Guibert – L’enfance d’AlanL’Association, Collection Ciboulette
  • James – 365 fois 77,86 pieds sous terre, Collection Arthropode
  • Kago Shintarô – AnamorphosisIMHO
  • Jonathan Larabie – FrontLes Requins Marteaux
  • Manu Larcenet – Nombreux sont ceux qui ignorentLes Rêveurs
  • Julien Loïs – (Pas de) Panique à Sonic CityMême pas mal
  • Rémis Lucas – L’amer édentéL’employé du moi, Collection Vingt-Quatre
  • Mandryka – Gardez l’argentAlain Beaulet
  • Sandrine Martin – La montagne de sucreL’Apocalypse
  • Minaverry – Doral’agrume
  • Alexandre De Moté – Last NiteL’employé du moi, Collection Vingt-Quatre
  • Sylvain Paris – Volcano VersicoloreLa 5e Couche, Collection Extracteur
  • Luke Pearson – Hilda et le TrollNoBrow
  • Petit-Roulet – Précis d’ArchitectureAlain Beaulet
  • Émilie Plateau – Comme Un Plateau6 pieds sous terre, Collection Arthropode
  • Kyle Platts – MegaskullNoBrow
  • Harvey Pekar & Joseph Remnant – Clevelandçà et là
  • Anouk Ricard – Faits DiversCornélius
  • Liv Strömquist – Les sentiments du Prince CharlesRackham
  • Tanaka Rokudai – Promenades dans la ville de la boîte à biscuitsIMHO
  • Roland Topor – Pense-BêtesL’Apocalypse
  • Vlou – Et d’encre fraîcheDrozophile
  • Winshluss – Super Negra : Atomic SymphonyLes Requins Marteaux
Collectif
  • BiographiktionNoBrow
Essai
  • Jean-Marc Pontier – Nicolas De Crécy : Périodes GraphiquesPLG

Requiescat In Pace

  • Carlos Albiac (84 ans), scénariste argentin ayant travaillé en particulier sur Alamo Jim (avec Carlos Alberto Casalla) ou Calico Jack (avec Angel Fernandez) ;
  • Pierre-Alain Bertola (56 ans), auteur et illustrateur ayant fait ses débuts aux éditions Futuropolis, et ayant publié une adaptation Des souris et des hommes de John Steinbeck ;
  • Sergio Toppi (79 ans), auteur italien ayant collaboré en particulier à Un homme, une aventure pour les éditions CEPIM, L’histoire de France en bande dessinée et La Découverte du Monde en bande dessinée chez Larousse.

 Une question de droits

C’est la rentrée, et après une saison 2011-2012 placée sous le signe des tensions manifestes entre auteurs et éditeurs (tensions que certains mots malheureux de notre nouveau Ministre de la Culture et de la Communication n’avaient fait qu’exacerber), on se demande bien quelle sera l’orientation de l’exercice 2012-2013.
Au même moment, de l’autre côté du globe, le manga-ka Satô Shûhô continue de prouver (à sa manière) que ce n’est pas l’éditeur qui fait le livre. Après avoir mis les pieds dans le plat en montrant (chiffres à la clé) combien la situation des auteurs pouvait être précaire, et bien souvent occultée par les revenus mirobolants des têtes de gondole, il avait choisi de quitter son éditeur (Kôdansha) pour ne plus publier que sur le net, via son site MangaOnWeb avec une rémunération basée sur la publicité.[1] Poussant la logique encore plus loin, voici donc que Satô Shûhô inaugure une expérience des plus intéressantes : en effet, l’auteur a annoncé qu’à partir du 15 septembre, il renoncera à appliquer ses droits sur les utilisations secondaires ou dérivées (i.e., traductions, adaptations, commercialisation de produits dérivés) de ses œuvres.
Alors que la majorité des acteurs de la sphère culturelle semblent avoir du mal à envisager autre chose que la répression comme réponse à l’évolution des modes de consommation[2], une telle initiative a le mérite d’essayer d’apporter une solution alternative[3] — et, qui sait ? peut-être plus adaptée à ce nouveau territoire.

Notes

  1. On notera une approche similaire du vétéran Akamatsu Ken, mettant à disposition gratuitement l’intégralité des tomes de Love Hina sur le site J-Comi. A noter qu’à l’instar de Satô, Akamatsu a choisi de mettre un terme à sa série Negima ! (également publiée par Kôdansha) et de rompre son contrat d’exclusivité avec l’éditeur, suite à un désaccord quant à l’évolution de la répartition des royautés. Les éditeurs japonais militeraient en effet pour une nouvelle législation qui introduirait des «droits voisins», dont bénéficieraient l’ensemble des intervenants dans la création d’un manga (comprenant éditeurs, chercheurs, imprimeurs, etc.) — soit une main-mise plus marquée de la part des maisons d’édition.
  2. Sachant que le «piratage» vient aujourd’hui recouvrir des pratiques d’hier telles que le don ou le prêt, qu’il reste à redécouvrir ou réinventer à l’ère numérique.
  3. Dans le domaine du roman de science-fiction, l’éditeur américain Baen Books a mis en place depuis 1999 la «Baen Free Library», une sélection de plus d’une centaine de ces ouvrages disponibles gratuitement. L’expérience montre que les ventes bénéficient de la mise à disposition gratuite de ces livres — à la fois pour le livre concerné, mais également des autres livres du même auteur…
Humeur de en septembre 2012
  • JLouis

    Une fois de plus, la liste des nouveautés se résume sur Du9 à l’office du diffuseur Les belles lettres. La diversité, un combat contre la paresse.

    • Que nenni, monsieur JLouis. Outre l’office de BLDD, il y a aussi l’office d’Harmonia Mundi, celui de Makassar, saupoudré des sorties à venir de 6 pieds sous terre. Mea culpa, j’ai effectivement oublié d’y intégrer les sorties de Cornélius (d’où, j’imagine, cette ire qui me foudroie). Je corrige, tout de suite.

      • JLouis

        Au temps pour moi, ma remarque ne valait pas (complètement) pour cette fois. Cependant, je fais régulièrement le constat que certains éditeurs, comme Cornélius ou Frémok manquent parfois à cette liste. Je sais bien que la produire est difficile et rébarbatif, mais c’est la règle de l’exhaustivité — quasiment impossible à respecter dans le cas qui nous occupe. À moins que vous ne vous affranchissiez de cette règle pour proposer un choix, intégrant au passage certains titres paraissant chez des éditeurs industriels. En fait, pour dire totalement le fond de ma pensée, je suis mal à l’aise avec ce regroupement de principe, qui s’appuie exclusivement sur des éditeurs dits « indépendants »; ça ne me paraît pas rendre correctement compte de ce qui serait susceptible d’intéresser le visiteur de Du9, pas plus que ça n’illustre, à mes yeux, la curiosité qui doit être de mise lorsque l’on met les pieds dans une librairie. Mais bon, ce serait encore plus de travail et ça susciterait probablement encore plus de commentaires désagréables…

  • Dominique Herody

    Le mystérieux JLouis est décidément pétri de bon sens. Même si les éditeurs industriels ont des moyens promotionnels industriels, il n’en reste pas moins qu’il leur arrive de publier de tout bons livres (qui, parfois, permettent à leurs auteurs de payer le loyer de leur atelier en plus de boire des cafés et de fumer des cigarettes, sans compter que ce sont parfois les mêmes qui mangent des kebabs à tous les rateliers), et, surtout, cette force de frappe industrielle se concentre en général sur des valeurs sûres, des coups, comme chez les éditeurs littéraires. Bref, Debeurme est toujours Debeurme, Ayroles Ayroles, Blutch Blutch (complétez), où qu’ils se trouvent (même en mauvaise compagnie).

  • lelecteur

    Cet édito, ou un équivalent, m’avait marqué il y a des années, et je suis content de l’avoir facilement retrouvé. Toujours aussi sain. (Merci Xavier).