Vues Éphémères – Rentrée 2014

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L’année dernière, la rentrée s’était trouvée submergée par la déferlante Astérix, la presse s’enthousiasmant comme un seul homme pour ce succès annoncé qui, semblait-il, devait incarner à lui seul la vitalité et le renouveau de la bande dessinée. Peu importe si les critiques se montraient encourageantes, sans plus — on ne pouvait que s’incliner devant la performance (économique) avec près de 1,3 millions d’exemplaires écoulés à fin décembre.

Septembre 2014, les affaires reprennent après la traditionnelle trève estivale. Mais cette année, point de titre-phare pour déchaîner les passions. Publiée dans Livres Hebdo pour son habituel dossier de rentrée, la liste des «27 poids lourds de l’automne» ne laisse entrevoir que du très ordinaire : derrière le dernier Blake et Mortimer (Le Bâton de Plutarque) annoncé avec un tirage de 440 000 exemplaires, on trouvera un trio formé des prochains Le Chat (Le Chat passe à table), Joe Bar Team (tome 8) et Largo Winch (Chassé-croisé), annoncés tous trois avec un tirage de 350 000 exemplaires. On complètera ce peleton de tête avec le dernier volume des Nouvelles aventures de Lucky Luke (Les Tontons Dalton) et du nouveau XIII (Le message du martyre) qui bénéficient chacun d’un tirage de 300 000 exemplaires.
Bref, une belle brochette de «usual suspects», qui donne à cette rentrée un faux-air de déjà-vu. Pire : cette année, les succès de librairie sont ailleurs, au sein d’une actualité politique qui ne cesse de rebondir, et voilà que la presse délaisse la bande dessinée.

Heureusement, on peut toujours compter sur ces histoires improbables pour venir quelque peu ranimer la flamme. Voici donc qu’un collectionneur (forcément belge) découvre une planche originale de Tintin derrière un meuble, où oubliée par son propriétaire, elle aurait visiblement dormi pendant plusieurs décennies. Coup de chance incroyable, elle a été «fort bien conservée dans un carton à dessins», et par un hasard incroyable, ressurgit à point nommé pour se retrouver prochainement mise aux enchères. Estimation des experts : entre 200 000 et 300 000 euros, pour le plus grand plaisir du collectionneur à la mémoire défaillante[1]. Cela ressemble à s’y méprendre à un article dont le Gorafi a le secret — mais non, c’est bien Le Figaro qui a déniché ce scoop.

Il y là quelque chose de désespérant. La bande dessinée fait, comme les autres, sa rentrée, les libraires croûlent sous une avalanche de nouveautés, et il ne se trouve que Tintin pour convaincre les grands quotidiens à évoquer le Neuvième Art — tout à leur fascination pour les chiffres de vente. Ainsi, les grands classiques focalisent l’attention de ces prescripteurs[2], et accaparent immanquablement l’espace médiatique. Alors qu’ils pourraient servir de point d’entrée pour un médium tout entier, ils ne sont aujourd’hui que des impasses.

Notes

  1. On notera au passage comment le champ lexical de l’article glisse subtilement, où le bonheur («heureuse surprise», puis plus loin «l’homme bienheureux») est étroitement lié à l’argent (la «valeur artistique» se trouvant réhaussée par un «détail précieux»), avant de terminer sur une jolie synthèse : «Un petit bijou, donc, que les amateurs auront le plaisir de voir dans les salles de ventes d’Artcurial, à Paris, le 22 novembre prochain.»
  2. Prescripteurs qui ont par ailleurs activement participé à leur construction mythologique autour de l’idée d’une bande dessinée «populaire».
Humeur de en septembre 2014

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