Vues Éphémères – Rentrée 2021

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Habituellement, la rentrée du marché de la bande dessinée est placée sous le signe des gros tirages de la fin d’année — célébrant avant l’heure les succès à venir, manière implicite de souligner que c’est là, sur ces derniers mois enluminés par les achats de Noël, que tout se joue. Début septembre, dans son traditionnel article « Bande dessinée : les 11 plus gros tirages de la saison » (qui sont en fait 12), Livres Hebdo semblait presque résigné : « C’est une année Astérix. On sait d’avance qu’Astérix et le griffon sera la plus grosse vente de l’année. Le tirage astronomique du héros gaulois est stable, et s’ajoute aux 3 millions d’exemplaires à l’international. » Avant de remarquer que « c’est aussi une année où les mangas montent en puissance, au détriment de la classique BD franco-belge. » Et de fait, derrière les cinq premières places tenues par les habitués du lieu (Astérix / Blake et Mortimer / Mortèle Adèle / Largo Winch / Blacksad), ce sont quatre séries mangas qui occupent les sept places suivantes (Kaiju x2 / One Piece x2 / My Hero Academia / Jujutsu Kaisen x2), tout ce petit monde bénéficiant de tirages supérieurs à 200 000 exemplaires.
Mi-septembre, les Echos titrent fièrement « Une bande dessinée sur deux vendues en France est un manga », et célèbrent avec gourmandise « [u]ne croissance à trois chiffres qui soutient un marché de la BD qui ne ralentit pas ». Derrière la sarabande de chiffres[1], deux raisons sont avancées pour expliquer une situation inédite, où l’on voit les ventes de manga doubler en 2021, par rapport à une année 2020 qui avait déjà établi des records. Un « effet Covid » tout d’abord, dans lequel la présence accrue des adaptations animées des séries phare sur les plateformes de streaming permettrait le recrutement de nouveaux lecteurs ; et le Pass Culture, ouvert à tous les jeunes âgés de 18 ans depuis mai, dont les achats se seraient massivement tournés vers les productions japonaises.

Il est indéniable qu’il est en train de se passer quelque chose sur le marché de la bande dessinée — le seul fait que l’on en parle en dehors des périodes bilancielles pré-Angoulême constitue en soi un signal fort. Il serait par ailleurs réducteur de n’y voir que la conséquence de facteurs éphémères (Covid ou Pass Culture), car même si les gros titres ne se sont arrêtés que sur ce chiffre symbolique d’une bande dessinée sur deux vendues en France, le manga y est solidement installé depuis plus d’une décennie, et concentrait jusqu’ici en moyenne 40 % des ventes de bande dessinée sur la période janvier-août (moyenne établie sur 2010-2020, sur la base de chiffres GfK). Il faudrait questionner les chiffres, essayer de comprendre de quoi cette progression remarquable est faite, et à qui elle bénéficie. (analyse rapide sur les ventes du premier semestre 2021 : on observe un renforcement très net du poids du top 5 des séries, qui dépasse les 30 % des ventes du segment, contre un peu plus de 23 % sur la période 2017-2019 ; soit paradoxalement, un marché qui se concentrerait, plutôt qu’il ne se diversifierait — hypothèse à explorer lorsque nous aurons plus de recul)

Hasard du calendrier (ou pas ?), fin septembre, voici que l’on annonce le lancement de plateformes en ligne de manga : Glénat Manga Max et MangaPlus (made in Shûeisha). Avec, en prime la première offre légale de « simultrad », avec One Piece du côté de Glénat, et… One Piece plus sept autres séries[2] pour MangaPlus. Le principe est simple : les derniers chapitres de ces séries paraissent traduits en même temps que leur publication japonaise, mais ne sont disponibles qu’un temps limité. Mouvement opportuniste, signe annonciateur d’une implantation plus directe des éditeurs japonais ou aboutissement tardif d’une démarche visant à proposer une offre légale efficace pour lutter contre le scantrad ?[3] On notera cependant que cette démarche ne s’applique pour l’instant que pour les best-sellers, soulevant à nouveau la question de la diversité de l’offre et de la valorisation de la richesse du médium.

« On peut arriver à lire Kundera en commençant par lire des Astérix ! » avait déclaré Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, en juin dernier. Peu ou pas de réaction du côté des éditeurs, jusqu’à ce qu’en septembre, Ahmed Agne (co-fondateur des éditions Ki-oon et donc éditeur de manga) signe une tribune publiée par Livres Hebdo sur ce « dérapage pas très contrôlé » et regrette « [u]ne déclaration qui se veut bienveillante, mais qui témoigne surtout d’une incroyable condescendance à laquelle les acteurs du monde de la bande dessinée sont malheureusement habitués quand il s’agit d’évoquer la légitimité culturelle du genre. » Un genre qui, sans conteste, doit compter avec et sur le manga.

Notes

  1. Chiffres que l’on retrouvera un peu plus tard dans un communiqué de GfK intitulé « Rentrée littéraire, Manga : le marché du livre au beau fixe ! »
  2. Soit My Hero Academia, Black Clover, Jujutsu Kaisen, Mission : Yozakura Family, Undead Unluck, Mashle et Kaiju n°8.
  3. Scantrad dont on serait en droit de douter de l’impact réel sur les ventes face au raz-de-marée de ces derniers mois, qui plus est dans un contexte de numérisation accélérée des pratiques en général.
Humeur de en septembre 2021

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