Vues Éphémères – Novembre 2021

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On le sait : depuis cet été, la lecture a été décrétée « grande cause nationale » par le Président de la République. « L’ambition est de mettre la lecture au cœur de la vie de tous les Français en portant une attention plus particulière aux plus jeunes et à ceux qui en sont éloignés. Après un an et demi de crise sanitaire qui a bousculé nos repères et nos vies, mais qui a su préserver la place de la lecture, il est important de « capitaliser » sur le retour en grâce du livre, dans le but d’infléchir des tendances de long terme, » peut-on ainsi lire sur le site du Ministère de l’Education. Le message du ministre Jean-Michel Blanquer diffusé durant la conférence de presse du Festival d’Angoulême la semaine dernière s’inscrivait sur la même ligne, saisissant l’occasion pour affirmer que « La BD est un acteur majeur de la lecture. Lire de la BD, c’est lire. […] Il convient de regarder la BD comme un genre à part entière et une chance supplémentaire d’emmener vers la lecture. »
On ne manquera pas de noter combien cette dernière remarque se rapproche des déclarations de Roselyne Bachelot, Ministre de la Culture, dans un entretien accordé au Monde en juin dernier : « Mais on peut entrer dans la culture par le divertissement ! Par exemple, la bande dessinée permet d’entrer dans la lecture. On peut arriver à lire Kundera en commençant par lire des Astérix ! » Après tout, on approchait de la fin de cette « année de la bande dessinée » qui avait joué les prolongations, et il était tout à fait normal que, la pandémie aidant, tout le monde ait oublié la profession de foi de Franck Riester au moment d’en annoncer l’ouverture : « Oui, la bande dessinée est un art singulier. Un art à part entière. Ce constat s’impose aujourd’hui comme une évidence, mais cette reconnaissance a été tardive. Art du récit, la bande-dessinée (sic) a trop souvent été regardée comme un simple divertissement s’écartant de [la] littérature. »

Mais voilà : « Il convient de regarder la BD comme un genre à part entière et une chance supplémentaire d’emmener vers la lecture. » Comme d’autres, j’ai levé les yeux à cette énième présentation de la bande dessinée réduite au rang de marchepied vers la littérature, comme si elle était condamnée à rester un objet de culture illégitime. Mais en y repensant à tête reposée, je me demande si nous ne faisons pas ici fausse route en rapprochant ce genre de déclaration des attaques réactionnaires d’un Alain Finkielkraut (pour ne citer que lui), ou de celle de Roselyne Bachelot. On se tromperait à trouver ici du mépris dans la vision de la bande dessinée : au mieux, elle est utilitaire. Après tout, ce sont les mêmes (politiques ou institutionnels) qui cherchent à afficher une forme de connivence en expliquant que, eux aussi, ils ont lu de la bande dessinée étant jeunes… avant de se féliciter que « 77 % des jeunes lisent de la bande dessinée », renvoyant à une banale normalité l’état d’exception dont ils viennent tout juste de se faire valoir.
La déclaration du ministre ressort d’un enchaînement similaire, cultivant une forme de « en même temps » sans peur des contradictions. La bande dessinée est peut-être un genre à part entière, un art même, mais là n’est pas le propos lorsqu’il s’agit d’aborder la « grande cause nationale ». Car la lecture n’y est pas envisagée comme un vecteur de culture, comme un accès à la littérature, mais uniquement comme une sorte de compétence encore mal partagée. La page du ministère de l’Education qui est consacrée au sujet est très claire sur cet aspect : « Aujourd’hui, 20 % des élèves maîtrisent mal les savoirs fondamentaux à la sortie de l’école primaire. C’est la source d’une grande partie des inégalités que nous connaissons dans notre pays. Or, toutes les enquêtes le montrent : la lecture est la clé de la réussite. » Avant de poursuivre plus loin : « De nombreux Français restent par ailleurs éloignés de la lecture parce que les livres ne font pas partie de leur environnement socio-culturel, qu’ils subissent le barrage de la langue ou parce qu’ils se trouvent « empêchés ». »
Dans cette recherche d’efficacité opérationnelle, la bande dessinée n’est finalement qu’un ressort comme un autre (pour aboutir à une lecture comme une autre). Alors que la pratique de la lecture recule depuis des années, on s’accroche à ce seul signe encourageant, sans vraiment savoir comment l’interpréter : oui, les enfants sont toujours nombreux à lire de la bande dessinée — 77 % selon l’étude CNL/Ipsos de 2020[1]. « Lire de la BD, c’est lire. »

Plus incongru que méprisant, le message de Jean-Michel Blanquer commet ainsi l’erreur vouloir considérer comme allant de pair des dimensions fondamentalement différentes : acquisition d’une compétence et enthousiasme culturel, objectif technocratique et ambition artistique. Mais aussi, probablement, communication politique et engagement sincère.

Notes

  1. Ce n’est pas nouveau, puisque toutes les études depuis 25 ans arrivent au même constat. En 2011, l’étude BPI/TMO Régions observait 78 % de lecteurs de bande dessinée au sein des 11-14 ans ; en 2000, l’IFOP les estimait à 84 % des 8-14 ans, et à 92 % en 1994. Au-delà des différences de méthodologies, le constat reste le même : depuis un quart de siècle, on sait que les enfants sont une majorité écrasante à lire de la bande dessinée.
Humeur de en décembre 2021

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