Weltanschauung : Une vision du monde

de

«La critique n’est pas un métajeu qui se déroulerait au-dessus de l’art, mais seulement un autre jeu situé au même niveau, avec des motivations et des satisfactions similaires. Comme l’art, elle opère sur un fondement sans cesse mouvant, avec parfois de grands moments d’intuition. Sa plus importante faiblesse réside dans le fait qu’elle tend à imposer d’une manière dogmatique ses propres conceptions en les faisant passer pour des lois fondamentales.»[1]

Ces propos de Thomas McEvilley résument assez bien, me semble-t-il, les enjeux et faiblesses de la critique ou, pour éviter les connotations négatives liées à ce mot, de la pratique du commentaire d’œuvre et/ou des discours sur les arts. La vieille rengaine perdurant,[2] toute critique est mauvaise, malmenant les saints artistes forcément incompris par des gens acrétifs et donc frustrés, qui maintiennent une vision du monde passéiste. Gros cliché bien vivant, comme si avoir perdu son temps devant une œuvre au mieux médiocre et convenue était un acte anodin et sans valeur, comme si l’acte de création avait un sens au-delà de toute réception, semblant comme absolu et autoentretenu.

Pourtant, de Marcel Duchamp à la sociologie de l’art, il a sans cesse été dit et démontré l’importance du regardeur ou de l’ambition sociale plus ou moins consciente de l’artiste et de son inscription fondamentale dans la réception. Il n’y a pas de création ex-nihilo et pour elle-même. L’art pour l’art n’existe pas. Toute création (et un texte critique est une création) s’inscrit dans son époque et son environnement.

« La faiblesse » dont parle McEvilley est surtout valable pour les critiques « anté » postmodernité, notion dans laquelle s’inscrit tout son livre. Mais en filigrane, ce qui ressort est la non-acceptation par la critique de la relativité de son point de vue et donc de son jugement. Problème qui perdure aujourd’hui, entre le cache-sexe de l’objectivité et la peur des répercussions économiques, voire sociales, d’un discours s’affichant clairement. Cette pusillanimité (auto censure) ne s’évitera pas non plus par l’affirmation que tous les jugements et goûts se valent. En toute création il y a un enjeu, il y a une histoire ainsi qu’un face à face avec le passé et le présent. Il s’agit donc de le comprendre, en montrer l’importance et non de le nier. C’est de là que viendra la valeur.

Le but d’un discours sur l’art et/ou sur un art comme la bande dessinée, est d’accepter la vision du monde qu’il représente et d’analyser celle que représente l’œuvre ou démarche créative sur laquelle il se porte. Il y a moins critique que réponse et témoignage d’un vécu sur un discours lui-même témoignage d’un vécu, etc. Plus simplement et en quelques mots : il y a dialogue.
Ces discours sont plus ou moins argumentés, analytiques, stylisés, etc. Mais le point de vue est là. J’ai personnellement eu le même bonheur à lire Groensteen ou Peeters qu’Hergé, Sfar ou Trondheim. Dans son livre, McEvilley cite une phrase de John Keats : « Nous détestons la poésie qui nourrit un dessein manifeste à notre égard. »[3] Peut-être est-ce là que se rejoignent ou peuvent se rejoindre le couple de l’affreux cliché ?

Notes

  1. Thomas McEvilley : Art, contenu et mécontentement, collection « Rayon Art », Ed. Jacqueline Chambon, mai 1994, page 52.
  2. Le célèbre « la critique est facile mais l’art difficile » de Boileau.
  3. op. cit. note 1, page 74.
Humeur de en septembre 2005

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