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| (c) Mahler / Extrait de "L’Art selon Madame Goldgruber" | ||

Madame Goldgruber, fonctionnaire des impôts autrichiens, est devenue l’épitase d’un petit théâtre d’humanité pour n’avoir su définir le travail de Malher. Avec le premier des douze chapitres et un appendice final, elle n’en n’est pas devenue pour autant l’arbre qui cache la forêt établissant la valeur d’un art, mais bien la porte qui permet d’y entrer.
Et une fois dans ce milieu sylvestre que voyons-nous ? Et bien beaucoup de souvenirs et d’anecdotes s’étalant sur quasiment trois hectares de décennies, de l’enfance à nos jours, où l’artiste, toujours avec intelligence et malice, définit et dé-définit l’art en neuvième position parmi les autres.
Derrière la Madame c’est d’échelles qu’il s’agit car il y a, par synonymie et analogie, échelons, hiérarchies, gammes, indexations, mesures, tailles, graduations, niveaux, séries, etc.
De l’enfance à l’adultat, du low au high, d’un public de festival b.d. à celui du théâtre, d’amateurs de cinéma à ceux de vidéos pornographiques, de professeur à celui d’élève, d’artistes à fonctionnaires, du pas cher au bien plus, de l’unique au multiple, d’auteur de « bédés » à auteur, d’une tranche fiscale à l’autre, d’avec ou sans subventions, etc.
Malher nous fait descendre et grimper dans ce labyrinthe de sens et d’interrogations directement inspirer de l’image d’une administration (kafkaïenne comme il se doit) se rigidifiant instinctivement dans ses arcanes face aux défis des nouveautés sociales et artistiques. Incarné par le scepticisme tellurique de Madame Goldgruber, cela en devient pour le dessinateur à la fois une mine d’or de sens croisés et la mie d’or d’une madeleine proustienne offrant en supplément la comparaison avec un des épisodes les plus emblématique de la légende dorée de l’art de moderne (cf. chapitre 1 et 7).
En effet, en octobre 1926, exportées pour être exposées, une série de sculptures de Constantin Brancusi — dont le fameux L’Oiseau dans l’espace — furent considérées par les douanes américaines comme ne relevant pas du domaine de l’art. En conséquence, elles ne pouvaient circuler librement et devaient subir le même régime fiscal que les produits manufacturés d’importation. Les douaniers se basaient sur des textes définissant une œuvre d’art comme mimesis. Un procès s’en suivit, cassa cette interprétation et les limites de cette définition en entérinant les avancées de l’école moderne qui vit là une de ses plus belles victoires. [1]
La comparaison reste ambivalente admettons-le. Elle peut montrer au choix que la bande dessinée ne sort pas du « low », singeant l’exemplaire, ou au contraire qu’elle est un des derniers arts où les notions de modernité, d’avant-garde ont encore une pertinence.
Malher n’exclut pas totalement le premier mais insiste d’une manière relative et de nature doucement sociologique sur le second. En ayant été prof, réalisateur (de dessin animé), élève, employé, éditeur, auteur inspirant une pièce de théâtre, il met en facette son identité floue de dessinateur de bande dessinée [2] pour mieux montrer ce qui peut l’insérer en tant qu’artiste.
Dire que c’est un milieu social qui fait l’artiste, que sa hauteur d’auteur est en fonction de celle sociale de ses regardeurs sera toujours difficile à admettre, surtout dans un univers où la notion d’esthétique reste encore bien vivace. Sans vouloir faire à tout pris un compromis, il semble certain que nier ces faits serait idiot comme en faire la seule explication.
Ce qui apparaît aussi, et peut-être surtout, c’est que l’art contemporain est une culture qui s’autonomise par des siècles d’histoire et de cheminements et que — une des nouveautés importantes de ces quinze dernières années — des auteurs de bandes dessinées sont de plus en plus nombreux à se l’approprier par goût, formation, etc. et qu’ils ne se retrouvent pas dans ce milieu « bédé » que chaque festival pousse à sa caricature (cf. chapitre 10). Accuser ces auteurs d’élitistes serait faire un amalgame sociologique réducteur, car c’est oublier que — pour paraphraser le critique et historien d’art Bernard Lamarche-Vadel [3] — rien ni personne n’empêche, quiconque en aurait vraiment le désir et la curiosité, d’acquérir cette culture.
Pour terminer, notons que le sous-titre du livre laisse à penser qu’il y a eu insulte. En limiter l’adresse à l’un ou à l’une, tous deux présent sur la couverture, serait une erreur et oublier qu’« insulter » voulait dire « attaquer ». Nous parlions d’échelle au premier tiers de cette chronique, et bien ce livre en est une. Graduée en chapitres et diverses parties, dirigée à l’assaut de remparts à prendre et/ou à faire tomber.
[1] Pour plus de détails voir Jocelyne de Pass : Brancusi contre Etats-Unis. Un procès historique, Paris, Adam Biro, 1995. Voir aussi Denis Riout : Qu’est-ce que l’art moderne ?, Paris, Gallimard, collection « Folio Essai », 2000.
[2] Voir Et si le neuf se donnait en genre ? article qui en son temps s’interrogeait sur cette difficulté à nommer ceux et celles qui créent des bandes dessinées.
[3] Bernard Lamarche-Vadel : Conférences de Bernard Lamarche-Vadel, la bande son de l’art contemporain, Paris, I.F.M. - Regard, 2005, p. 9 cité par Joël Denot.
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