Coups d’éclat de Tatsumi Yoshihiro
En français Coups d’éclat, publié chez Vertige Graphic
Dans une langue exotique Daihakken , publié chez Seirinkogeisha
Chroniqué par Jessie Bi en novembre 2003

Yoshihiro Tatsumi a été, il y a une vingtaine d’années, l’un des premiers mangaka traduit en français. A cette époque, l’éditeur Artefact avait sélectionné deux histoires situant leur thématique principale autour du drame d’Hiroshima, dans le but non avoué, mais compréhensible, de profiter de la renommée internationale du Gen d’Hiroshima de Nakazawa alors tout juste traduit par les Humanoïdes Associés, dans leur célèbre collection « Autodafé ». Les deux japonais n’eurent qu’un succès d’estime, l’époque n’était pas encore aux mangas même si leurs versions animées triomphaient auprès des plus jeunes, accros du cathodique.
Si Gen d’Hiroshima fût à nouveau édité au début des années 90 par Albin Michel (toujours sans succès même si la nippomania se précisait), il n’en fût pas de même pour Tatsumi, qui ne fît malheureusement que hanter les bacs des soldeurs, pour dix ans de plus. En tous 20 ans d’oublis en terres francophones, comme un écho inversé à l’éphémérité de son petit éditeur typiquement eighties.

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Peut-être les gens du Vertige (Graphic) se sont-ils souvenu que l’un fût édité avec l’autre une fois, puis l’autre sans l’un une seconde fois et qu’il y aurait une certaine logique symbolique à rééditer le travail de l’un quand on réédite le travail de l’autre ? En tous cas le fait est là, Tatsumi est à nouveau traduit en même temps que Gen d’Hiroshima de Nakazawa. Mais cette fois-ci il n’est pas appréhendé comme un suiveur de Nakazawa mais bien au contraire comme sont prédécesseur, et ce moins par son âge [1] que par son apport artistique fondamental dans l’évolution de la manga.
Yoshihiro Tatsumi est connnu dans l’histoire de la bande dessinée japonaise comme étant l’inventeur du mot « gekiga » [2] qui désigne un genre de mangas libérées de leurs contraintes thématiques et économiques originelles exclusives, plus axées sur des thèmes dramatiques et s’adressant (par conséquent) davantage a un public d’adultes. Tatsumi, conjointement avec six autres auteurs [3], amena cette révolution en 1957. Sans elle, Nakazawa n’aurait peut être pas pu publier en 1968 son premier récit sur la bombe et, pire encore, n’aurait peut être pas osé témoigner de manière directement autobiographique en bande dessinée quelques années plus tard [4].

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On ne retrouve pas dans Coup d’éclat les deux histoires publiées par Artefact en 1983. L’album comprend donc cinq histoires inédites, présentées de façon impeccable dans le sens de lecture japonais et dans un format d’une plus grande fidélité à l’édition originale. Nous sommes donc très loin de l’édition des années 80. Les choses ont bien évoluées et c’est tant mieux.
Le plus remarquable est que le souci éditorial va jusqu’à préciser les dates de publications des histoires. Fait très rare dans la traduction de mangas, qu’il faut souligner, et qui permet de mieux apprécier et de situer le travail de l’auteur dans sa carrière. Coup d’éclat regroupe des histoires publiées entre 1969 et 1972 et l’on peut supposer, par exemple, qu’elles correspondent à une époque de maturité artistique pour son auteur, plus de dix ans après avoir forgé le terme « gekiga ».

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Les cinq histoires présentées sont d’une très grande richesse, passionnantes par leurs thèmes et leur contemporanéité, et ce, trente cinq ans en moyenne après leur création.
Elles sont à la fois littéraires par leurs thèmes et leurs profondes psychologies des tourments, et cinématographique par un travail subtil des ambiances et la notion de montage qui se fait jour dans un agencement témoignant d’une grande science de la narration.
Tatsumi décrit des solitudes en dérives, en marge sociale, familiale ou conjugale, avec une sensibilité et une acuité qui n’en finissent pas d’impressionner, s’attardant moins sur l’anormalité que sur les confrontations avec un environnement (social, urbain) normé à outrance.

Adrian Tomine signe la préface, témoignant avec sincérité de son goût intarissable pour l’œuvre et de sa dette d’élève à maître, au-delà du temps et de la géographie. Qui a lu et apprécié le travail de Tomine ne pourra que voir la justesse de cette filiation et de perception.
On sort finalement de ce livre intense comme un peu ivre de plaisir et de persistance, en ce disant que l’éditeur et l’album n’auront jamais autant mérité leur nom et titre respectifs, en espérant aussi que cette initiative éditoriale ne s’arrêtera pas là, cette fois-ci.

[1] Tatsumi est né en 1935 et Nakazawa en 1939.

[2] De « Geki » qui, comme le dit si bien le texte de présentation de cet album, « contient l’idée de drame mais aussi par analogie phonétique, celle d’intensité, de violence, de force où la dimension humaine s’incarne bien ; et « ga » pour « dessin ».

[3] Dont les plus connus sont : Saito Taiko et Sato Massaki.

[4] Tatsumi retrace dès 1968 l’aventure de la « gekiga » et de ses auteurs dans un livre intitulé : L’université du gekiga.

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