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Une vie dans les marges

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Une vie et plusieurs marges. Celle qui marginalise, celle où s’interpénètre l’exploré et l’inexploré, et celle de cet écart entre le possible et l’impossible où il s’agira d’évoluer ou de manœuvrer. Autant de définitions d’un mot qui définissent la vie de Tatsumi Yoshihiro, père du gekiga, le devenir adulte de la bande dessinée en son pays.

Autobiographique, ce premier volume[1] évoque d’abord le devenir adulte de l’auteur. Il commence en août 1945, quand «Hiroshi avait dix ans», et se termine en avril 1956, date de sortie du premier numéro de la revue Kage. Un tournant auquel notre mangaka participe quand légalement[2] il atteint l’âge de la majorité.
Comme une marge supplémentaire, Tatsumi Yoshihiro ne dit pas «je», mais se voit en ce passé comme il se dessine aujourd’hui, avec un dessin de bande dessinée qui dit forcément «il».[3] Un écart entre ce qu’il est aujourd’hui et ce qu’il a été, mais qui en dit long aussi sur son acuité toujours vive vis-à-vis des spécificités d’un médium pour lequel il se passionne très jeune.[4]

Cette passion le «marginalisera» de plusieurs manières : d’abord par son talent qui le distinguera de ses camarades. Ensuite par le chemin qu’il suivra (il n’ira pas à l’université), mais aussi par son rapport avec son frère lui aussi dessinateur de talent (une marginalisation plus ponctuelle), sa relation épistolaire avec le maître Oshiro Noboru (il refusera un travail que celui-ci lui offrait), ou bien par le fait de ne pas considérer la bande dessinée comme un simple divertissement.
Comme d’autres, Tatsumi percevra très rapidement tout ce que Tezuka doit au cinéma. Mais ce qu’il découvre aussi c’est qu’il y a des possibilités d’aller plus loin en neuvième chose, d’y aborder une diversité inexplorée à la manière des cinéastes qu’il admire et qui éclatent sur les écrans d’alors.
Mais si la réalisation de telles bandes dessinées est encore délicate techniquement pour un jeune auteur comme lui, elles deviennent presque impossibles à créer tant il faut convaincre des éditeurs d’Osaka plus prompts à copier ou transposer des succès éditoriaux, qu’à voir les potentiels infinis d’un médium nouveau semblant, là-bas aussi, consubstantiellement lié à l’enfance ou au divertissement pour rire ou s’évader.

Tatsumi Yoshihiro conte avec limpidité et savoir-faire cette lente évolution qui l’amènera avec d’autres à penser le gekiga. Une maturité d’un médium qui va éclore en même temps qu’une première génération de lecteurs devient celle de créateurs et d’adultes. Il en montre les racines, les influences dans les vapeurs d’un «esprit du temps» entre guerre froide et miracle économique. Il montre aussi l’âpreté de cet après-guerre, ainsi que celle du métier de mangaka, où les créateurs semblent parfois les plus isolés qui soient dans cette double tâche de faire laborieusement images et textes en solitaire.
Heureusement, voir un éditeur c’est aussi rencontrer d’autres auteurs. Un aspect extrêmement fécond pour Tatsumi, à la fois par les dialogues qui s’instaurent et les rivalités plus ou moins sous-jacentes qui s’ébauchent.

Une vie dans les marges possède ce double aspect d’être en même temps un document et une autobiographie qui oscillerait entre celles de Will Eisner et de Marjane Satrapi.[5] Un travail introspectif qui a nécessité douze années d’un labeur initié en 1994 par Furukawa Masuzo, directeur de la chaîne de librairie Mandarake. Multi-récompensé avec raison aussi bien au Japon qu’aux Etats-Unis, l’édition somptueuse et impeccable de Cornélius donnera à lire aux francophones une vie aussi bien qu’une histoire de la bande dessinée japonaise. Un travail qui entrera peut-être en résonance pour certains lecteurs avec celui plus hagiographique que biographique des studios Tezuka, retraçant la vie du père de Black Jack. Par contraste, la «marginalité» et le triomphe actuel et tranquille du père du gekiga, se révèle aujourd’hui la délimitation de ce qui fait l’essence d’une neuvième chose contemporaine qui s’invente dans un rapport au monde, auquel il s’agit moins d’échapper que de le voir et le comprendre par les intimités qu’il contient.

Notes

  1. D’une œuvre qui sera en deux tomes.
  2. Et dans une coïncidence symbolique.
  3. L’autobiographie en bande dessinée est un regard extérieur. On se représente (et re-présente) et on se voit. Ce n’est pas (ou rarement) du «caméra sur l’épaule». C’est un personnage, entre avatar et acteur, qui joue votre vie passée d’auteur.
  4. Mais peut-être que d’autres verront dans ce «il» une preuve de la modestie légendaire des japonais, ou bien une particularité de la langue japonaise.
  5. Une vie dans les marges, comme Persépolis, devrait être adapté bientôt au cinéma en dessin animé par le singapourien Eric Khoo sous le titre «Tatsumi». Une adaptation qui inclura plusieurs des histoires courtes importantes qui ont jalonné toutes l’œuvre du mangaka.
Site officiel de Tatsumi Yoshihiro
Site officiel de Cornélius
Chroniqué par en avril 2011

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