Watching the Watchmen

de Jeanine Floreani

Watchmen, le film, peut être apprécié ou détesté en fonction du biais choisi. D’où la première partie critique qui suit : en trois opinions distinctes et contradictoires.

En tant que film : Watchmen est loin de constituer un chef-d’œuvre mais se visionne sans déplaisir. En gros, c’est une resucée luxueuse et fainéante du matériel d’origine, au langage appauvri, mais inévitablement assurée par les qualités scénaristiques et visuelles du livre de départ. Les novices y verront soit un film bavard et poseur, soit une peinture du super-héros plus sombre, violente, et complexe, que celle qui leur a été donnée de voir jusqu’à présent, avec caisson de basse THX qui tonne et ralentis à tous les étages.

En tant qu’adaptation : Là est le problème, puisque sous cette approche Watchmen le film apparaît comme une fraude orchestrée de main de maître. Une adaptation, si l’on ne veut pas galvauder le mot, est la transposition d’une œuvre d’un support sur un autre pour en enrichir les formes. Il faut, tant que possible, rester fidèle à l’esprit, à défaut de pouvoir être fidèle à la lettre. Peut-être est-ce là une définition trop restrictive, ou personnelle, néanmoins je comprend mal l’adaptation d’une œuvre, d’autant plus lorsque celle-ci est profondément habitée par un message philosophique, que ce message s’inscrit lui-même dans une carrière plus large entièrement vouée à la démonstration de cette philosophie, si cette adaptation s’attache uniquement à la fascination pour les outils stylistiques et pour les formes, autrement dit la surface, telle la figure du super-héros adulte.

Car Watchmen, le film, c’est précisément cela : une transcription fidèle qui adhère aux déroulement de la bande dessinée sur 99 % de sa longueur pour mieux en pervertir le message dans les dernières minutes. Et quelle perversion, puisque le film de Zack Snyder adopte des idées précisément contraires à celles du comic d’Alan Moore (sans trop en révéler, la pessimiste «extension du Chaos comme seul moyen de canaliser les haines» se mue en ode religieuse à «la foi comme remède pour pacifier les peuples»). Un retournement d’autant plus inadapté que le sorcier anglais est un scénariste éminemment politique et philosophique qui peaufine une même vision et un même discours tout au long de sa carrière. Sous cet angle, Watchmen le film devient moins une «adaptation» que l’exploitation abusive d’une licence commercialement porteuse, une manière de surfer sur la vague d’un succès sans pour autant s’intéresser à son message.

En tant qu’œuvre de Zack Snyder : Sous cet angle, le film devient plutôt bon, puisque Snyder s’échine, de film en film, à tordre des œuvres originales pour leur permettre d’abonder dans le sens de sa vison politique du monde. Quitte, comme dans l‘Armée des morts ou Watchmen, à retourner comme un boyau à saucisse le message sous-jacent d’origine pour lui faire dire précisément son contraire. Ce qui confirme que ce Britton-là, d’origine américaine, masque bel et bien une vision du monde solide derrière son esthétique pop anglaise épaisse et bourrine, qu’il est relativement structuré et intelligent pour que l’on puisse soupçonner derrière chacun de ses gestes cinématographiques une intention d’ordre philosophique et morale, et non simplement le désir vain de créer une belle action, image, ou un beau geste technique.

Supplément critique de réflexions éparses, à ne pas lire si l’on n’a pas vu le film, qui seront enrichies, faut de temps, rapidement dans les commentaires (vive internet).

Sur le langage : Watchmen, le film, est pauvre pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que l’œuvre de Moore est clairement une ode déguisée à la richesse du langage et à la perception du temps. Les mots sont polysémiques, les images aussi, et leurs concordances provoquent d’autres sens calculés. Les renvois poétiques abondent pour déprogrammer le lecteur et lui proposer une autre approche polysémique du monde. Une mise en garde constitutive de l’œuvre, et largement ressassée comme dans le discours mystique du personnage de Rorchach, lui-même amplifié par son symbole et son nom. Mais aussi dans l’opposition entre le kiosquier, qui change d’opinion chaque jour en fonction des gros titres univoques des journaux, et le jeune lecteur de comics adossé à son kiosque qui, à travers la trame métaphorique de sa bande dessinée de pirate, apprend peu à peu à percer les mystères du monde. Bref, les exemples sont nombreux, mais Moore, clairement, démontre qu’une approche univoque et frontale de la réalité ne produit qu’une mauvaise connaissance, elle-même condamnant à l’instrumentalisation.

Or, que fait Snyder : précisément l’inverse. Il multiplie les associations de sens identiques, superpose les matériaux qui disent la même chose, et dont la pire des illustrations est la bande-son, redondante avec l’image d’une manière volontairement bête et outrancière. C’est fun, pour sûr, mais aussi d’une connerie abyssale aux antipodes de la recherche politique de Moore, qui à travers l’expérience de la lecture cherche à déprogrammer son lecteur, pour lui permettre d’améliorer et d’affiner sa perception de monde.

Il est d’ailleurs à noter, dans le registre de l’appauvrissement sémantique, qu’à plusieurs moments des métaphores échappent à la lecture de Snyder, qui reproduit des scènes primordiales (primitives mêmes) de la bande dessinée tout en les nettoyant des symboles. Il semblerait qu’il ne s’en rende pas compte, puisque rien ne les remplace, alors que ces images allégoriques possédaient de surcroît un fort potentiel cinématographique.

Un exemple avec Rorchach, sur son édification : enfant, il se fait molester par deux adolescents qui lui écrasent un fruit sur le visage. Des taches éparses dégoulinent sur ses joues et son front tandis que la colère monte : Kovack, l’enfant, a revêtu son masque pour la première fois, et leur bondit au visage. Dans le film, le fruit s’est évanoui, et l’enfant répond à l’agression de quelques baffes, par un débordement de rage. Logique mais vide de sens. L’extraordinaire, pour Snyder, survient alors dans la violence outrancière des gestes, largement amplifiée et stylisée, puisqu’il arrache un morceau de chair avec ses dents, dont le sang perle au ralenti. D’ailleurs, dans le film, les litrons d’hémoglobine viendront invariablement combler les béances dramatiques laissées par les multiples disparitions soit de symboles, soit de sens, que Snyder n’a pas décelés à la lecture du comic. Car il est clair qu’il n’a pas compris la parabole du fruit comme premier masque, que la pulpe mouvante sur son visage déclenche pour la première fois un réflexe d’agressivité. Car quelle belle image cinématographique auraient pu constituer ces joues de garçonnet maculées, avec des outils numériques pour une fois utilisés intelligemment.

Sur les personnages : Une bonne partie de la complexité de Watchmen est élimée par le traitement monolithique appliqué sur les personnages. Dans le films, les protagonistes pensent et parlent comme des super-héros postmodernes, mais ils n’en ont jamais la carrure, puisqu’ils redeviennent sur pellicules ces surhommes à l’ancienne, capables de briser des murs d’un coup de poing, ou des os d‘une manchette facile. C’en est fini, des quidams un tantinet benêts, mais surentraînés, prenant des risques inconsidérés pour faire justice eux-mêmes. A l’écran, les Watchmen sont de vrais übermenschen qui ont fatalement la légitimité, de par leur nature, à agir de la sorte.

Les avatars cinématographiques ont également renoncé à toute formes d’ambivalence. Silk Spectre n’est que charme et fragilité ; disparue, la quarantenaire crispante qui ne dépêtre pas de ses problèmes de papa. Rorchach n’enfreint plus ces principes (l’épisode où il pardonne à sa voisine à cause de ses enfants, témoignant, chose primordiale, que même lui faillit dans sa prétextée intransigeance, ou que l’intransigeance à ses limites, c’est selon). Ozymandias n’est plus solaire, il n’est que sombre et homosexuel. Jon n’est plus ce Dieu présent mais irréversiblement passif (« tu aurais pu arrêter cette balle mais tu ne l’as pas fait»), puisqu’on peut désormais lui offrir des raisons d’agir, et qui finit, chapeau l’artiste, par carrément prendre la place de martyr aux cotés d’Ozymandias dans le rachat de l’humanité.

De fait, Zack Snyder remonte le volume de la puissance et de la violence des gestes pour meubler le vide laissé par la disparition des symboles et des événements qui servaient à les incarner. De même qu’il appuie lourdement sur l’adéquation entre les névroses et la sexualité des personnages pour expliquer leur comportement déviant. Barbarie, frustration et libido conjuguée, on régresse de la complexité chaotique de Moore au schématisme monolithique freudien avec autant plus de facilité que ça alimente la vacuité du grand spectacle Hollywoodien, bien incapable de comprendre la nuance et seulement heureux de mimer les excroissances les plus apparentes de l’œuvre originale, puisqu’elles suffisent à faire passer le dernier des navets bêtas à la mode pour un monument de raffinement intellectuel américain.

Dossier de Jeanine Floreani en mars 2009
  • Mael

    Le vrai intérêt du film pour moi est de découvrir de quoi parle la BD Watchmen sans avoir à la lire, pour satisfaire au moins ma curiosité et ma culture générale.

    Je suis incapable de passer plusieurs heures à me taper les dessins abominables, formatés, sans vie et colorisés à l’emporte pièce de ce comic qui n’a de postérité que par son scénariste.

    Les précisions contenues dans votre article suffiront à compléter mon opinion.
    Merci !

    • Nikita

      «(…) découvrir de quoi parle la BD Watchmen sans avoir à la lire, pour satisfaire au moins ma curiosité et ma culture générale.»

      Parfait exemple de bêtise satisfaite ! Caricaturale comme on aime. «Sans avoir à la lire» ! Il faut l’avoir écrite, celle-ci.

      La «culture», oui, en effet, on voit bien que c’est tout ce qui vous intéresse. Il est plus intéressant d’enrichir sa culture générale que de penser. C’est beaucoup moins fatigant pour la tête, la culture.

      Vous gagnerez sans doute un jour à «Questions pour un champion», avec toute cette culture amassée. Chapeau ! En attendant, Watchmen est un grand livre, et certaines planches enfoncent en beauté Moebius sur son terrain. La composition graphique en est superbe, mais comme ce n’est pas mon rayon du tout, je laisse à d’autres le soin de vous enfoncer la tête dans votre caca.

      Moi non plus, je n’ai jamais été très sensible a priori à cette esthétique-là. Mais j’ai lu. Et ainsi vaincu un a priori stupide. Je vous le conseille. Pour rester poli !

    • david t

      personnellement, je préfère le dessin du comic, qui sert très bien le propos (le fait qu’il soit aussi conventionnel permet de camoufler très sournoisement le second degré du scénario) au CGI tout aussi formaté du film (de ce que j’en ai vu dans les bandes-annonces). à chacun ses goûts. :) moi je n’ai pas tellement envie de voir le film, vu la complexité de l’oeuvre originale, impossible selon moi à traduire dans un médium comme le cinéma, surtout aujourd’hui. mais je sais qu’en disant cela je mène un combat d’arrière-garde.

  • kstor

    Mouais. Je vois pas mal de mauvaise foi dans cet article.
    Comme si le point de départ se trouvait dans la dernière phrase. Or, personne – à ma connaissance – ne voit dans ce film « un monument de raffinement intellectuel américain. », et il n’est pas non plus, en toute objectivité, « le dernier des navets bêtas à la mode ». Posture et mépris ne permettent pas de construire une critique digne de ce nom, qu’elle soit positive ou négative.

    • J. Floréani

      Bonsoir Kstor : Vous avez probablement raison lorsque vous dénoncez une certaine bêtise dans ma conclusion. Elle fait un peu trop bon mot, mea culpa. Néanmoins, la forme de cette conclusion ne remet en aucun cas en cause l’opinion qui y est énoncé. Sincèrement, je me demande bien ce que vous appelez de la mauvaise foi.

      Ce film, en tant qu’adaptation, est vraiment d’un crétinisme parfait. Comme vous l’avez compris, je choisis cet angle pour jauger le film, tout en reconnaissant que l’on peut y voir d’autre chose, en fonction de son profil et de ses intérêts. Quelqu’un qui n’a pas lu et livre et aime le divertissement hollywoodien sera satisfait, et à raison, c’est certain.

      Mais ce sont ceux qui connaissent les deux et qui sont satisfaits de ce travail filmique qui me posent problème. Et dieux sait qu’il sont nombreux à s’exprimer. Je ne parle même pas des lettres de professionnels américains qui appellent à aller « sauver » le film de ses mauvaises audiences, arguant que des projets artistiques d’une telle intelligence sont rares ne se feront plus s’ils ne fédèrent pas.

      Bref je n’ai, pour ma part, pas envie de tergiverser avec ce film. Oui, cette adaptation est d’un crétinisme complet car elle néglige le cœur du projet de Moore. Tout d’abord au niveau du contenu politique, Moore n’aurait jamais proposé cette fin, et à mon avis va s’étrangler en découvrant la nouvelle cause à laquelle ses personnages sont attachés. Mais, à la limite, pourquoi pas. Après tout Snyder n’est pas novice en la matière. Et même si je ne me reconnais pas dans son projet politique, je lui accorde un grand talent en ce qui concerne la perversion des œuvres d’origine pour diffuser ses propres idéaux.

      En revanche, ce qui me dérange profondément, c’est le retournement complet du traitement formel, qui n’est pas que de l’enrobage stylistique gratuit, mais bel et bien le constituant politique principal de Watchmen. Elle est, plus que les péripéties des superhéros, la vraie l’histoire. L’histoire est une illustration de la forme, et vice versa.
      Snyder, lui , ne fait qu’épouser les codes les plus courants du cinéma hollywoodien. C’est Watchmen pour les beaufs, repeint en fluo, avec beaucoup de sang, des ralentis, des scènes d’actions inutiles, une concordances des éléments cinématographique qui visent l’explicite, le premier degré, le monosémique. Alors que Moore veut provoquer un éveil, Snyder se complait à bercer son spectateur.

      Mais le pire, c’est la peinture du super héros. Quand on pense qu’Alan Moore s’est échiné à faire passer cette figure du tragique au romanesque (ce que les critiques appellent parfois un peu vite « post moderne »), et que le film se fait un malin plaisir de les replonger dans cet état antique de la tragédie où humeurs, acmés et extremum sont leurs principaux modes de représentation et d’action. Comme dirai Al Pacino dans le troisième opus du parrain : « à chaque fois que je crois m’en sortir, ils me ramènent au point de départ ». Le film est une régression qui rate l’essentiel de la rupture de Watchmen, puisqu’il réduit le post modernisme à quelques dialogues philosophiques ou un état de déprime. Le film, c’est certain, était condamné à ne rien révolutionner. Mais il aurait pu, au moins, faire l’effort de préserver les acquis.

      • kstor

        On en revient au problème – éternel – de l’adaptation. Plus l’œuvre d’origine marque le médium qu’elle utilise, plus la tâche s’avère ardue. Ardue n’est pas le mot, d’ailleurs. Questions : pouvait-il y avoir une adaptation cinématographique satisfaisante de Watchmen ? Que veut dire satisfaisante ? Snyder réécrit le travail originel, il adapte. On peut contester ses choix – théoriques, esthétiques, formels. C’est toujours sur ce registre qu’aboutit la critique dès qu’il s’agit d’une adaptation. Alors qu’on pourrait ici apprécier le divertissement, et passer à autre chose. Le fait que Moore ne soit pas crédité au générique devrait tempérer votre ardeur, c’est un point fondamental, à la fois pour la bande dessinée et pour le film. Merci toutefois pour votre intervention, plus directe et claire quant à vos intentions, à mon sens, que l’article !

        • christophe poot

          Effectivement,votre réponse apporte beaucoup à l’article.
          je n’ai pas vu le film,mais mon souvenir de « from hell »me dissuade de l’expérience. J’aime beaucoup votre idée
          de polysémie et le fait que vous appuyiez sur l’aspect eschatologique de Moore,si particulier à son œuvre et
          si intranscriptible. Il y a aussi une chose très forte avec chez Moore, c’est sa manière de transcender ses dessinateurs, son rapport d’obscurité à l’image.
          Je doute que la pyrotechnie puisse rendre cet ambiguïté
          la

        • J. Floréani

          C. POOT: Sans vous ennuyer avec la cuisine interne de DU9, ce texte n’était pas fini à sa publication. Je l’ai commencé mardi matin alors que le redac chef m’annonçait son départ en vacances le lendemain. Il m’a gentiment invitée à publier cette première ébauche en l’état à condition d’en poursuivre l’écriture dans les commentaires, faute de plus de temps. D’où certains manques.

          Kstor : Contrairement à la manière dont vous posez le problème, ce n’est pas les choix de Snyder que je déplore, mais au contraire leur absence quasi totale. Lorsqu’il choisit, par exemple, de changer le rôle et la place du « Dieu » dans la constellation des valeurs de Watchmen, frôlant à dessein le pamphlet pro religieux : je trouve ça pervers, mais ne le condamne pas, puisque cela repose sur une vision, ou un projet, artistique.
          Or, à part ce petit renversement final, où est le travail d’adaptation? Voilà,
          la chose que l’on peut accepter sans broncher mais que je n’ai, pour ma part, pas envie : la transformation d’une œuvre d’art en un divertissement de mass market sans projet.

          Quant à savoir si cela aurait pu être bien fait : je le pense, effectivement. Des cinéastes, grand public, cultivant le langage de la déprogrammation, existent à Hollywood : David Fincher ou les frères Wachowsky, pour ne citer que les plus célèbres, et pas forcément les meilleurs, auraient certainement fait un travail plus cohérent tout en restant hollywoodien. (A ce sujet, un merveilleux texte de Noël Simsolo existe au sujet de la déprogramation chez David Fincher dans un vieux numéro de Trafic).

          En effet, cultiver la polysémie au cinéma, même dans un cadre divertissant, est quand même chose aisée, avec le son d’un coté, l’image de l’autre, les acteurs en plus, les outils du montage, du décors…. Brian de Palma, dans le genre, y arrive souvent très bien (Mission impossible, la confrontation finale entre Tom cruise et Jon Voight, pour citer un exemple pris dans un film on ne peut plus grand public).

          De même que comprendre que la célébrité et la force de Watchmen viennent d’une rupture dans le traitement autant scénaristique que formel du superhéros, qu’il est donc contraire à l’essence même de l’œuvre de le faire retomber dans ses vieux usages, n’est pas non plus d’une grande complexité.

          Quant à une adaptation formelle, réelle, de qualité, ce n’est pas les possibilités qui manquent. Quand je pense que Snyder va même produire une version longue pour réintégrer la parabole de la bande dessinée de pirate sous une forme de dessin animé. Mais a-t-il compris le rôle de ces épisodes ? A-t-il compris que si Watchmen était une bande dessinée sur la bande dessinée, alors son adaptation cinématographique se devait d’être un film sur le cinéma.

          Adapter cette mise en abîme de la « bande dessinée comme commentaire du monde », s’opposant à « la presse comme support d’abêtissement et de désinformation » est pourtant facile. Il suffit, par exemple, de remplacer la lecture de comics par la vision d’un film. Le kiosquier et ses clients, on les remplace par une famille et des invités. Et on laisse l’enfant à sa place, face au déroulé d’un film de pirate qu’il ne cesse de revoir, écoutant les adultes commenter le monde à partir de ce qu’ils entendent chaque jours aux informations… télévisées. Les voix des adultes et les voix des acteurs, les images du film et celles du monde réel, se superposent, alternent, se mélangent… en reproduisant cet expérience d’un support artistique commentant le monde avec intelligence, alors que s’en montrent incapables les médias spécialisés.

          Bref, ce n’est pas ces choix, qui pourtant ne me réjouissent pas, que je conteste. C’est leur absence, résultant soit d’un mépris soit d’une ignorance, que je souhaitais plutôt mettre à jour.

        • alan smithee

          Adapter est loin d’être facile, mais les exemples réussis fourmillent. les meilleures sont d’ailleurs des « trahisons » de l’œuvre originale, dans le sens ou elles ont le courage de modifier voire de transcender, ou simplement d’y apporter une nouvelle dimension propre au nouveau support.
          C’est évidemment plus facile lorsque l’on adapte une ooeuvre médiocre comme The Shining, mais Le Procès de Kafka adapté par Welles montre également que l’inverse est possible.
          Certes le roman écrit laisse une plus grande marge que la bande dessinée, déjà marquée visuellement, mais les preuves de réussites existent (Batman 1&2 par Tim Burton, X-Men 1&2 par Bryan Singer, Ghost World par Tzwigoff, A History of Violence par Cronenberg, Akira par Otomo, et même Blueberry par Kounen…).

          Le problème de Snyder n’est pas tant la « trahison » autant dans la forme que dans le scénario, c’est surtout son irrespect total pour l’œuvre originale autant au niveau esthétique que politique.

          Snyder avait adapté brillamment le 300 de Miller, tout les deux étant en osmose idéologique (New Frontiersman on va dire). Dans le cas de Watchmen c’est complètement différent.
          Non seulement il détourne le film politiquement, ce qui ce qui en soit n’est pas interdit à condition que ce soit assumé. Mais ici ce n’est pas une ré-interpretation, un éclairage personnel ou un détournement assumé, c’est un détournement hypocrite masqué sous de belles images et une fidélité apparente au scénario jusqu’à la fin.
          Mais en plus et comme le souligne Jeanine Floreani, Snyder passe a coté de toutes les trouvailles visuelles de la bande dessinée et fait preuve d’un travail baclé et d’un irrespect pour une œuvre qu’il n’a sans doute que survolée.

          Snyder est assez doué au niveau technique, mais malheureusement il manque de finesse et d’intelligence.
          ce qui soit dit en passant n’a rien avoir avec son orientation politique, Eastwood est parfois à la limite du fascisme mais à fait des films brillants, ou encore le personnage de Rorschach est clairement fasciste, mais pourtant délicieusement complexe, même si un réalisateur de plus proche politiquement de Moore aurait mieux fait.

  • Kevo42

    « Des cinéastes, grand public, cultivant le langage de la déprogrammation, existent à Hollywood : David Fincher ou les frères Wachowsky, pour ne citer que les plus célèbres, et pas forcément les meilleurs, auraient certainement fait un travail plus cohérent tout en restant hollywoodien »

    Je suis étonné de votre référence aux frères wachowsky comme meilleurs adaptateurs potentiels. Leur script de
    V pour Vendetta était quand même très fort pour ce qui
    est du changement de sens complet par rapport à une
    oeuvre tout en prétendant l’adapter littéralement.
    Après, que vous pensiez que leur changement était
    plus intelligent que celui de Snyder, comme vous voulez.
    Personnellement je n’ai de problème ni avec les changements
    de Watchmen, ni avec ceux de V pour Vendetta, dans le
    sens où oui il y a des changements, oui, ils changent
    un peu le sens de l’histoire, mais ils ne sont inintéressants en soi.

    • J. Floréani

      Bonjour Kevo 42, je suis tout à fait d’accord avec vous pour reconnaitre que, de point de vue du sens, l’adaptation des Wachowsky se montre aussi personnelle que celle de Snyder : les anglo-saxons, de droite comme de gauche, semblent avoir bien du mal à supporter la théorie de Chaos, encore plus dans sa forme politique théorisée : l’anarchie.

      Il est clair que transformer l’anarchie dans V pour Vendetta en révolte communiste est plutôt con. Bien plus con, d’ailleurs, que le retournement de Watchmen opéré par Snyder qui, pour le coup, propose une alternative dramatique qui tient plutôt bien la route

      Non, encore une fois, ce n’est pas le retournement du fond, idéologique, qui m’importe. Car s’il y a art, chez Moore, là où partout ailleurs il n’y a que divertissement, c’est que le superhéros est chez lui essentiellement une affaire de langage.

      Or, ce ne sont pas les frères W qui ont réalisé le métrage de V., très platement filmé ceci-dit en passant. Les frère W., pas les meilleurs scénaristes du monde j’en conviens, développent néanmoins de film en film un langage cinématographique relativement abouti, qui a pour objet constant la déprogrammation. Évidemment, tout le monde a en tête le premier Matrix, acmé de ce désir puisqu’il arrivait à combiner, un peu comme Moore dans Watchmen, un fond et une forme en parfaite adéquation.

      SI les images de Néo évitant les balles sur le toit d’un gratte ciel délavé nous font tant fantasmer, c’est évidemment à cause de leur beauté plastique, du fantasme du surhomme en train de se concrétiser, mais aussi, et surtout même, parce qu’elles sont l’aboutissement de tout un processus, scénaristique et formel, qui vise à déprogrammer le spectateur des ses usages et de ses croyances sur la réalité. A ce moment de l’histoire, nous sommes prêt à considérer le monde sous une nouvelle approche sensorielle, et le fait de l’expérimenter enfin physiologiquement provoque une joie intense qui décuple au delà du normal les simples plaisirs usuels : belle images d’action ou beau moment dramatique.

      C’est aussi pour cela que ces images, reprises dans d’autres situations, ne seront plus aussi fortes. Non pas qu’elles soient usées par la répétition. C’est juste que, leur sens disparu, ces images ne sont que de belles mais vaines illustrations, flattant la perfection du gestes martial tout en lui retirant paradoxalement tout enjeu.

      à Bientôt et longue vie à DU9

      • alan smithee

        Il est clair que transformer l’anarchie dans V pour Vendetta en révolte communiste est plutôt con

        Je ne voit pas de révolte communiste dans V for Vendetta.
        Les Wachowski font juste preuve de niaiserie et de simplisme et illustrent une vision petite bourgeoise et adolescente de la révolution. Une sorte de révolution version MTV comme ils nous le proposaient déjà dans Matrix.
        C’est tout aussi loin de l’anarcho-pessimisme de Moore que du communisme de Marx et de Lénine.

  • KOCMOHABT

    Bonsoir Jeanine.

    Je concorde avec votre opinion critique du film.

    Comme il est souvent le cas avec la transposition cinématographique des œuvres de Philip K. Dick,
    les éléments les plus « radicaux » de l’histoire et des
    personnages, ces éléments dont le but est de « déprogrammer le lecteur », sont neutralisés, au détriment de la complexité du message original et en faveur de son propre détournement.

    J’ai quand meme aimé le film en tant que film, mais il ne s’agit plus de Watchmen de Alan Moore… la séquence finale du film est révélatrice du message de l’œuvre de Snyder:
    le monde retrouve enfin la paix sous l’égide du capital
    (representé par Veidt Industries). Tant pis pour le message et la philosophie de Alan Moore, qui avait crée un univers dystopique pour court-circuiter les acquis idéologiques
    du lecteur. Snyder ne fait enfin que célébrer une allégorie de la version officielle de l’Histoire, celle avec un grand H.

  • k1

    Je soupçonne cet article d’être à charge, malgré vos commentaires.

    Je ne vais pas revenir sur tout le contenu, mais juste sur certains « oublis » que j’ai noté.

    Certes, les dialogues sont souvent appauvris – quoique, ils sont souvent fidèles au mot, voire à la virgule, près.

    Oui, parfois, la musique est redondante avec l’action. Mais qu’en est-il de la scène de l’assassinat du Coméden ?

    Snyder a oublié le fruit qui est à l’origine du masque de Rorschach ? Par contre, vous oubliez la symétrie de la tache du sang qu’il laisse sur la neige après avoir été tué par Jon.

    Quant au retournement final, je ne l’ai pas spécialement trouvé évident. Les images changent, il est vrai. Mais ce monde où le « capitalisme à la Veidt » sort vainqueur, je le trouve tout aussi pessimsite le « Nothing never ends. » qui accompagne le départ de Jon dans le graphic novel.

    • J. Floréani

      Bonjour K1 (en hommage à la bible ou ultra fighting ?) : Je suis sincèrement désolée de ne pas vous avoir répondu plus vite mais j’étais en vacances.

      Tout d’abord, je voulais vous dire que je comprends mal le qualificatif «à charge», dont vous me « soupçonnez ». Comme je ne cache pas mon désamour de ce film, j’imagine que vous voulez dire que l’article est malveillant, ou insidieux ? Honnêtement, je ne crois pas.

      J’aurais donc oublié de mentionner quelques qualités. Évidemment. Tout film est doté d’un minimum de qualités, mais il ne s’agit pas de dresser un tableau comparatif. Et dans ce registre, j’ai probablement négligé le double de défauts. J’aurais pu parler des nombreuses autres scènes vidées de sens. Si je ne les cites pas toutes, c’est que là n’est pas le projet, je crois.

      J’aurais pu parler de la révélation du coupable qui, dans la bande dessinée, intervient assez tôt par le biais de la forme, et non du fond (le palindrome de l’agression d’Ozimandias dans le hall de son building, qui voit le signe de la pyramide omniprésent dans ce chapitre s’inverser avec le V de Veidt, alors qu’il assassine son agresseur, dénonçant symboliquement qu’il n’est pas le christ sauveur de l’humanité tant vanté, mais bel et bien son contraire, l’antéchrist (ce que sous-tendait déjà l’esthétique de son bureau, ou tout se reflète dans le sol brillant). Je ne l’ai pas fait parce que, peut-être, peut-on voir dans le ralenti de la scène de combat d’ouverture un invitation à observer attentivement la gestuelle si singulière du meurtrier pour mieux le confondre plus tard, lorsque nous le verrons bouger pour la première fois au grand jour. Mais sincèrement j’en doute. D’autant plus que le procédé du ralenti est par la suite systématiquement employé à chaque scène d’action, vidant du sens potentiel de la première scène pour en faire un gimmick d’épate esthétisant.

      D’ailleurs, quitte à parler de la scène du meurtre du comédien, puisque vous m’y invitez : Je ne vois pas en quoi cette scène est intelligente. Bien au contraire, en tant que spectatrice, elle fut pour moi l’introduction parfaite à la décadence intellectuelle que constitue ce passage sur pellicule.

      Sa mise en scène épouse les codes les plus éculées du cinéma hollywoodien moral, celui des films d’horreur : un humain, seul, dans un climat de décadence, où alcool et cigarette sont présents, annonce la venue de la mort. Il l’a mérite de la même manière que l’adolescente qui flirte avec un garçon doit se faire découper à la hache. C’est écrit dans la forme. Les plans sont insistant sur les indices de sa décadence, sur son insouciance quant à ses responsabilités.

      Bref, cela reste juste une réinterprétation typiquement hollywoodienne des codes, en l’occurrence ceux du film d’horreur, mis au service d’une esthétique épatante mais vidée de sens. Moore, lui, avait l’intelligence de déplacer le propos dans le hors-champs, dans la reconstitution a posteriori du meurtre par les policiers qui lui permet de mettre en abîme dès les premières pages son projet (déjà, l’idée qu’il faut apprendre à décoder le monde pour comprendre ce qu’il s’y passe).

      J’ai parlé du fruit, vous me parler des taches. Mais à quoi servent les taches dans le film ? Et à quoi servent-elles dans la bande dessinée de Moore : à dénoncer le rapport de Rorschach à la sexualité, des parents tout d’abord, puis celles des amants qui négligent leur ami ensuite. Rorschach est une victime définie par la sexualité, notamment celle des autres. Dans le film, j’ai bien du mal à comprendre de quoi il en retourne de cette tache.

      Sur Rorschach, j’aurais enfin pu parler de la scène de la découverte du meurtre de la petite fille, d’un crétinisme abyssal au cinéma. Pire que le fruit, qui n’est qu’un oubli, la scène de l’os de la cuisse devient dans le film un complet contresens. Non seulement Rorschach ne voit pas l’os avant d’entrer dans la maison, il entend juste les chiens. Mais lorsqu’il le voit pour la première fois, ce n’est plus un os qu’il aurait dû mieux regarder pour comprendre, mais carrément une cuisse de fillette à moitié dévorée qu’il aurait bien évidemment reconnu s’il l’avait vu. La valeur initiatique de la scène, primordiale dans l’histoire (« c’est le jour où j’ai commencer à regarder le monde autrement »), n’existe plus que pour sa violence, et n’a plus la portée centrale et symbolique de l’observation attentive. Dans la bande dessinée, c’est « si j’avais bien regardé cet os (qu’il regarde quand même sur 3 cases), j’aurai su ». Mais il m’a fallu arpenter les différents étages d’une maison avant de comprendre ce que cet os était. Dans le film, c’est : «Oh que le monde est violent, et la découverte de cette violence m’a profondément changé pour la vie ». Là encore, un topoi ultra hollywoodien.

      Bref, je ne crois pas être injuste avec ce film dont je pourrais relever les abaissements intellectuels par dizaines. Je ne suis pas rigoureuse dans la liste, car mon propos était de démontrer de montrer que Watchmen, sans sa forme « déprogrammatrice », au cinéma ou ailleurs, est sans intérêt, voire n’est plus Watchmen.

  • ghadi

    tres juste critique… snyder filme en tant que fan et pas en temps qu’auteur… optant pour les scenes et actions « cools » au depend de la subtilitie et la pluralite des sens dans la bande dessinee originale…
    face a la sobriete et la complexite narrative, il opte pour un traitement simpliste et visuel commercial (en vidant le visuel de tout sens autre que celle depeinte, elle devient alors primaire et banale)…

    par exemple les scenes de bagarre dans la bande dessinee sont traites d’une facon tres simple, tres sobre, tres violents mais en etant tres concis aussi… pas de mouvement visuelle choregraphie inutile, juste le strict necessaire, pour que le lecteur sent ce qu’est une violence reelle, pour qu’on sent la violence des characteres et ce que signifie une telle violence dans le monde reel, pour mieux comprendre les personnages qui cherchent la justice et une sorte d’utopie mais en etant tres violent et a la limite du sadisme (ce qui est un probleme central aussi dans cette histoire, est-ce justifiable une telle violence pour arriver a un monde meilleur, ou a ce qu’on croit l’est un monde meilleur)…
    tout a fait a l’oppose de ce qu’a fait snyder, en les filmants d’une maniere choreographiee, en poetisant la violence qui devient ainsi sans consequence, sans gravite… la violence devient alors une danse visuelle, sans interet sauf sa beaute esthetique primaire et en perdant tout sens secondaire et puissance… et je trouve qu’il a traite tout le film de cette meme approche.

    le probleme avec une histoire pareille, qui est faite pour la bande dessinee (en utilisant la forme de la bd pour exprimer aussi une part des idees, par exemple la symetrie des chapitres, le decoupage en gauffrier, les couleurs primaires etc…), qu’elle est difficilement filmable sans utilise d’autres codes specifiques pour le cinema, alors en changeant et modifiant bcp de scenes pour conserver l’espris original…

    je suis tout a fait d’accord avec que snyder a fait le contraire du message et du ton de la narration en l’adaptant en un film « cool » et « superheros pour adulte ».
    je sens que snyder est parfait comme realisateur de publicite ou de film hollywood premier degre (exemple, 300 qu’est une bd premier degre), d’histoires visuelles de premiers degre…

Les plus lus

Brèves

Commentaires