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73304-23-4153-6-96-8

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Pour titre, il y a six nombres et vous les déchiffrez. Mais s’ils désignent forcément des pluralités, quelles sont-elles ? Vous les lisez mais que signifient-ils ? Soixante treize mille trois cent quatre, vingt trois, quatre mille cent cinquante trois, six, quatre-vingt seize, huit, une série à l’aléatoire abscons, peut-être inadmissible, qui même en mots de langue française, n’en dit pas plus. Un tel silence ne favoriserait que les hypothèses bavardes. Il faut donc le talent de Thomas Ott pour en faire toute une histoire, avec mutisme qui plus est.

Trouver une logique à ce qui est là, pluriel, mais qui semble asignifiant, absurde, pourrait résumer à la fois notre condition et notre moyen d’y survivre. Le credo sous-jacent en serait : qui fait signe, fait sens ; tout faisant signe, tout doit faire sens.
C’est en enfance que l’on apprend ces lettres et ces chiffres, en même temps qu’à parler et dénombrer. L’adultat serait un monde qui a du sens par cet apprentissage, jusqu’à en contenter une vie entière.
Ce que va expérimenter ce bourreau, en trouvant cette série de nombres au pied de la chaise électrique dont il vient de faire usage, est que le sens d’une vie peut se résumer à une suite de chiffres dans un certain ordre agencé, peignant abstraitement le présent et le court terme. Qu’importe qui l’a écrite/décrite,[1] l’important est qu’elle valide et/ou prédise concrètement les événements d’une journée, les bons comme les mauvais. Martingale puis malédiction, le bourreau sera par ce qui compte[2] ce qu’il est vraiment, un tueur, glissant de sa légalité professionnelle à l’illégalité criminelle, ultimement victime de la peine qu’il infligeait et, peut-être, maillon d’une chaîne sûrement inchiffrable d’une humanité coupable.

Double vue, double lecture, allant d’une logique destinale trop humaine (faustienne) à celle du fait divers trop humain. Ces chiffres expriment des quantités qui ne sont pas nulles, ils sont pourtant les facettes d’une fatalité, leurs plus petits dénominateurs communs en suite numérique, amenant la banalité de désirs vers l’unité absente (zéro).

73304-23-4153-6-96-8 est un polar brillant, tour de force en image et meurtrier définitif[3] des «a priori» que certains pourraient avoir encore, à accoler ce genre à la bande dessinée, surtout si elle est non verbale.
Thomas Ott résout en plus avec brio la problématique du titre, cet irréductible champ des mots dans une bande dessinée muette, par l’usage des chiffres et de nombres. Ils sont lisibles en toutes langues, comme une bande dessinée muette, et, ici, ils endossent parfaitement leur rôle de titre, offrant une accroche énigmatique, une identité évoquant astucieusement la forme d’un matricule,[4] tout en montrant/voilant une scansion implacable qui fait le cœur à l’arythmie mortelle de cette histoire.

Notes

  1. Mais peut-être est-ce Dieu lui-même qui en est l’auteur. Cette bande de chiffres tient du phylactère dans sa définition première et biblique, et l’homme qui la possédait antérieurement la conservait dans une Bible… Reste surtout, pour Thomas Ott, un moyen efficace de donner à ces chiffres un statut eschatologique, à des signes symboles à la fois d’hyper rationalité tout en pouvant être prédictifs, car étant, pour certains, ce langage à la fois universel et de l’univers.
  2. Facture ?
  3. Avec silencieux.
  4. Qui désignerait à la fois le livre comme objet (sorte d’ISBN si l’on veut), mais aussi les thématiques qu’il aborde, comme celle policière (immatriculation carcérale, anthropologie métrique) ou bien celle plus large du hasard (numéros gagnants d’une loterie, martingale) et de la vie contemporaine (numéro de sécu, statistiques ou dates d’une vie, biométrie, informatisation, etc.).
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Chroniqué par en juin 2008

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