Agents Dormants

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La première incursion de Léo Quiévreux chez l’Association[1] est discrète. Une petite «patte de mouche» à la couverture étrange : des algues dansent avec une tendance légèrement hypnotique et ne nous disent pas grand chose, un fond sombre accentuant le trouble. L’auteur peut même sembler inconnu, son album paru l’an dernier chez Carabas[2] est passé plutôt inaperçu et il n’a apparemment rien publié d’autre. Rien d’autre ? Dès que l’on ouvre le livre, on reconnaît un trait, une ambiance qu’on ne trouve chez personne d’autre. Léo Quiévreux est en fait simplement la nouvelle signature de Léo, pilier de la bande dessinée alternative, qui devait en avoir assez d’être confondu avec l’auteur d’Aldébaran.
Depuis ses début, la production de Léo forge le respect : il a participé à un grand nombre de fanzines et revues en France et ailleurs (Good Stuf, Strapazin, Hôpital Brut …) et a signé nombre d’illustrations hors du microcosme bédéistique, dans Libération par exemple. Son œuvre emblématique reste la série S.A.G., publiée chez le dernier cri, une grande fresque policièro-politique aux couleurs éclatantes dont je ne saurais que conseiller la lecture. Léo c’est bien sûr aussi les éditions Gotoproduction qui ont largement contribué, avec le dernier cri, à l’explosion graphique des années 1990… C’est donc assez logiquement qu’on le voit entrer à l’Association avec une «patte de mouche» bien difficile à résumer, tant à cause de sa taille que du ton de la narration, pourtant toujours captivant.

Si le dessin, splendide, prend le lecteur sans poser plus de question les scénarii très travaillés se refusent à donner des réponses. Ici, Léo utilise un thème qu’il affectionne et auquel il s’est plusieurs fois brillamment illustré,[3] le polar. Un polar bien noir, presque étouffant, mais avec juste assez d’air pour nous laisser suffoquer longuement.
L’histoire peut sembler banale, c’est un transfert vaguement cyclique, une broutille de mafia européenne, le jeu quotidien des mercenaires modernes — des hommes en mal d’argent qui rentrent dans un sale système presque malgré eux. Le titre résume bien la situation de ces hommes de main mis en veille, parfois pendant de longues années et que leur passé rattrape inexorablement. Léo Quiévreux décrit leur univers sans concession, ne montrant ni haine ni compassion. Ainsi nous voyons ses personnages avec leurs remords, leurs cauchemars et, parfois, une satisfaction déroutante. Plus généralement nous voyons la résignation face à la la conscience de ne pouvoir agir sur sa vie. Mais de vivre toutefois.

Lire une histoire de Léo déconcerte. Face à ce trouble il serait confortable pour le lecteur de vite se réfugier dans le second degré. En effet il y a chez Léo les poncifs du polar : la lourde ambiance, une psychologie de comptoir chez certains personnages… et le rythme effréné aussi, usant sans complexe d’une ellipse assassine qui refuse l’omniscience au lecteur. Cependant, si le second degré est à la mode dans la bande dessinée dite alternative, il serait malvenu de forcer Léo à rentrer dans ce cadre. Il y a une sincérité complète dans ce travail, on ne lit pas une caricature de polar, mais un vrai polar. On plonge dans la noirceur, non pour se moquer, mais pour utiliser un genre avec toutes ses qualités. Agents Dormants est un ouvrage premier degré, il ne prête ni à rire ni à pleurer, il raconte une histoire. Par définition, le crime parfait ne donne pas ses clefs, il est donc normal que nous ne comprenions pas nécessairement tout ce qui est en jeu dans cette description froide et quasi chirurgicale.
Plus que tout exercice, il est difficile de raconter une histoire. Une constante dramatique de la bande dessinée actuelle est cette crainte du récit. En se réfugiant dans l’anecdotique, dans la caricature, dans le «second degré» parce qu’ils n’avaient juste rien à dire, une majorité des auteurs contemporains ont donné des armes aux tenants du conservatisme. Ainsi, dire que Léo crée une véritable histoire n’est pas anecdotique. Oser faire un récit totalement premier degré dans un genre pouvant être pensé comme éculé et s’en sortir brillamment n’était pas évident. Il faut saluer la puissance du style de Léo Quiévreux, un véritable créateur d’intrigues complexes et d’ambiances dérangeantes.

Son premier livre chez l’Association permet de mettre un peu de visibilité sur un auteur en pleine maîtrise de son genre de prédilection, et qui a su utiliser avec bonheur un format pas vraiment propice à ce type de développements. Saluons donc ce premier envoi et attendons avec impatience que l’Association nous offre une nouvelle œuvre — peut-être plus ambitieuse ? — dans le travail d’un auteur à découvrir de toute urgence.

Notes

  1. Exception faite de Comix 2000, si l’on veut être parfaitement exact.
  2. La Mue, scénario de Tanguy Ferrand, 13.
  3. Cf Agent Schumacher dans Strapazin ou Gorgonzola. S.A.G. Explore également ce filon, de manière peut-être moins frontale mais nette. On pourrait presque parler d’obsession chez Léo Quiévreux, dont le travail tourne la plupart du temps autour de cette interrogation, sans pour autant se répéter.
Site officiel de Léo Quiévreux
Site officiel de L'Association
Chroniqué par en janvier 2009