Burquette

de

Évidemment, le titre intrigue : Burquette, c’est manifestement cette silhouette voilée qui se détache sur le fond bleu nuit de la couverture. Mais notre éducation visuelle et idéologique est bien faite : si l’on parle de burqa, c’est pour dénoncer l’infâmie de cette discrimination faite aux femmes, ou pour livrer les témoignages recueillis dans un reportage en immersion comme la bande dessinée s’est habituée à en produire de plus en plus régulièrement.
Oui, mais le titre, Burquette, dénonce ces interprétations qui naissent spontanément devant la couverture du livre. «Burquette», ce n’est pas sérieux, ce n’est ni un cri, ni un témoignage, ni un engagement. C’est ironique, distancié, le suffixe semblant annuler toute la charge de sérieux socio-religieux du sujet. Comment ? On pourrait rire de la burqa, alors ? Mais comment peut-on se moquer d’un stigmate, d’une injustice, d’une oppression ? Comment peut-on prendre à la rigolade l’objet d’une si énorme inégalité (et peut-être aussi la femme qui le porte) ?
Un élément de réponse apparaît clairement pour peu que l’on prête attention à l’identité de l’éditeur : c’est un livre québécois. Ah, nous voilà rassurés : des types qui trimbalent un accent pareil et qui mettent du fromage fondu sur leurs frites n’ont évidemment pas les mêmes codes moraux que nous. Ils ne savent pas, oh pôvres, qu’on ne rit que de la puissance, et jamais de la faiblesse ; du bourreau, jamais de l’opprimé ; de la matraque, pas des menottes.

Oui, mais. Mais ce Québécois-là a eu l’audace incroyable, le culot monstre, la naïveté feinte d’ignorer ces règles de la bienséance qui s’imposent au dessinateur de bandes. En 2004, Francis Desharnais était à Paris pendant l’affaire du voile (la dernière en date). Les questions que soulevait ce débat public ne le laissaient pas indifférent, puisqu’il pouvait y retrouver l’écho des débats que provoque au Canada l’adoption d’une politique multiculturelle volontariste (quoique dans un cadre très différent du point de vue de la définition de la laïcité publique). Desharnais décide alors de s’emparer de cette histoire de voile : pas pour en tirer un pamphlet, ni une satire, pas même pour donner son avis (tout fout le camp), mais parce qu’il y a là ce qu’on appelle un sujet. Une affaire qui soulève autant de passions touche un nerf sensible de la vie moderne. Le travail de l’auteur consiste à trouver la meilleure façon de faire vibrer intelligemment ce nerf.

La première invention est formelle : le sujet est traité par strips, à l’américaine (qu’on me pardonne ce raccourci), en trois cases le plus souvent, obligeant l’auteur à adopter un modèle narratif à la fois très rythmé (on enchaîne une situation / sa rupture, ou une crise / son retournement, ou un événement / son commentaire décalé) et très progressif (il faut suivre les petites touches que propose chaque strip pour que peu à peu les personnages s’installent, les situations se précisent, par-delà la très grande économie de moyens du dessin). Le tout est servi par un dessin minimaliste et expressif, dans lequel les personnages sont des silhouettes figées et reconnaissables, parmi lesquels la fille en burqa («burquette», c’est elle) prend naturellement place : graphiquement, elle n’est ni plus simplifiée ni plus caricaturale que les autres.

Mais par-dessus tout, Desharnais a une idée, un point de départ saugrenu et surprenant qui lui donne d’emblée un angle complètement imprévu pour traiter son sujet : le personnage principal est une pré-adolescente parfaitement banale dont le père tout aussi banal se désole qu’elle tombe dans tous les clichés de la consommation et de la sous-culture de l’adolescent blanc occidental moyen («Qui aurait cru que de lui lire Jean-Paul Sartre avant de se coucher la mènerait à Justin Timberlake ?»). Le père a alors l’idée géniale et atroce de l’obliger à porter une burqa pour «calmer sa superficialité».
Tout bascule alors. Il n’y a plus ni dedans, ni dehors : la burqa n’est plus le stigmate de l’Autre. Outil d’éducation délirant, elle est à la fois arrachée à sa signification première et réimplantée dans un milieu inhabituel, vidée de son sens et aussitôt remplie, différemment, d’un sens nouveau. Derrière le poids de la tradition, du culte, de la force des pressions sociales ou des logiques du déracinement, Desharnais saisit dans la burqa l’outil qui va permettre de combattre les séductions de la superficialité occidentale.

Ainsi déplacée, la burqa peut être mise au centre du récit tout en permettant une mise entre parenthèses radicale du problème religieux qui s’y trouve habituellement lié : la burqa de Burquette n’est pas une burqa de barbus, pas même une burqa de croyant. Tout son enjeu «huntingtonien», choc des civilisations et guerre des religions, est annulé : tout contenu cultuel ou spirituel est d’emblée annulé, falsifié.
Mais, du coup, tout est dicible (y compris qu’un père de famille absolument pas musulman ait l’idée d’utiliser le symbole de l’oppression féminine pour protéger sa fille de la soupe laveuse de cerveau que lui sert la société du spectacle). Le père a saisi dans le vêtement symbolisant le refus de l’Occident un outil possible pour se protéger lui-même de cet Occident auquel il appartient ; dans ce geste même il annule l’enjeu proprement religieux de ce vêtement religieux, et il concentre le regard sur ce danger qui reste en général hors du champ, c’est-à-dire sur ce que cet Occident a, vraiment, de terrible et de corrupteur. En adoptant la burqa il adopte en le neutralisant le regard de l’autre sur soi, la peur et la méfiance du monde musulman radical face à ce que l’Occident lui propose sous le nom de modernité inéluctable et destructrice.

Ainsi «burquette» peut voir la burqa (qu’elle appelle «la couverture») de l’intérieur, éprouver l’annulation de la personnalité non seulement dans ce qu’elle a d’atroce, mais aussi dans ce qu’elle offre de liberté de regard et de ton : non seulement, ainsi bâchée, elle est soumise à une violence qui la libère et l’autorise à tout penser et à tout dire, mais la burqa a aussi un effet de distance. Cachée sous sa toile, l’observatrice invisible voit les coulisses : son père draguant ses copines, ses potes qui dévoilent leur bêtise ou leur intolérance inconsciente.
Et peu à peu Desharnais précise par petites touches la vie de famille : la mère est partie, parce que le père est trop con, qu’il étouffe sa fille de ses projets et de ses exigences, qu’il entend la dresser à la fois pour lui, par égoïsme, et aussi contre le monde comme il va, par altruisme. La mère partie n’a pas trouvé de boulot, elle est devenue danseuse de cabaret, elle chaperonne gentiment les autres filles en bikini étoilé.
Lorsqu’elle se réfugie auprès d’elle, excédée par le délire dont son père ne parvient plus à sortir, Burquette promène son symbole d’interdiction sexuelle au milieu des pistes de strip-tease qui emblématisent au contraire la libre consommation des désirs. La confrontation est drôle ; mais la burqa est autre chose que seulement comique lorsque la fille la remet, au début du show de sa mère, pour «ne pas voir ça».

La burqa, c’est la pause, le recul radical, qui entraîne le point de vue de la gamine (et donc du lecteur) si loin du réel que tout y est à nouveau comparable, dicible, formulable sans procès d’intentions ni soupçons biaisés. Et le constat est dur, et le livre, finalement, n’est pas seulement drôle. Il décrit sur un ton amer qui finit par l’emporter sur le rythme des gags une société et une culture si intimement corrompues, si conscientes de leur fragilité et de leur manque de légitimité, que le grillage de l’obscurantisme macho peut devenir le moyen séduisant, le dernier, le seul, de récupérer un peu de distance avec la dévoration sociale collective. L’apogée de ce mouvement long du livre est atteint avec le passage de «Burquette» dans une émission de télé-réalité — et là aussi, l’économie du spectacle, d’abord fascinée par l’image inédite de la jeune ado occidentale voilée, finit par la virer, trop difficile à faire coller dans le panel.

Burquette finira par se tailler une robe dans son voile, ravie de sa liberté retrouvée et du père qu’elle va probablement quitter pour aller vivre avec sa mère. Le livre se clôt sur cette promesse de retour à la normale. Quelques esquisses, dans les dernières pages, semblent souligner la chance que représente une vie normale dans une cité multiculturelles et ouverte.
On a ri, ou respire, l’expérience sociale saugrenue est enfin achevée. On a pourtant ri jaune, parce que si le contrat de base du gag par strips est rempli, avec son rythme et ses rires, on n’oublie pas ce qui est vraiment raconté là : l’intériorisation par l’Occident, face à sa propre marchandisation, des procédures de refus de la modernité qu’offrent les formes les plus rigides de la théocratie.
Burquette n’est jamais le procès de la burqa — elle est condamnée d’emblée, ridiculisée, anéantie par le détournement de sens que lui fait subir le père. Si procès il y a, il est plus fin et moins évident : Desharnais pointe avec acuité le lieu insoupçonné où notre liberté est vraiment menacée — pas du dehors, du dedans ; pas par son contraire, par elle-même.

Chroniqué par en septembre 2008

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