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Capricorne t.13 : Rêve en Cage

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Certains voudraient vous faire croire que la manière optimale de lire Capricorne est la même que pour tous ces «cycles» feuilletonesques qui pullulent depuis un certain temps : comme il s’agit d’un seul récit se suivant sur plusieurs volumes, l’idéal, à la parution de chaque nouveau tome, est forcément de parcourir d’abord l’ensemble des tomes précédents, se remémorer personnages, lieux, enjeux et tout le reste, et seulement après tout ça on ouvre le dernier tome, armé de toute la connaissance nécessaire, prêt à s’insérer dans l’histoire, juste avant la page inaugurale d’un chapitre pas encore défloré. Je ne sais pas si tous les lecteurs suivent ce rituel mais il me semble qu’il s’impose de lui-même : autrement, bien souvent, à moins de posséder une mémoire phénoménale, on n’y comprend plus rien.[1]

Cette méthode comporte certains désavantages, dont celui de retarder la lecture, le temps de se remettre au parfum. Et plus la série est longue, plus le rattrapage est ardu. On pourra tricher, ne lire qu’en diagonale, mais c’est alors le plaisir de lecture que l’on sacrifie pour une question de performance. On lit parce qu’on veut vivre quelque chose, pas parce qu’on veut passer à travers le plus vite possible. L’autre danger, plus sournois, est que cette méthode vous fera forcément lire le tome 1 plus souvent que tous les autres, selon une formule mathématique à la portée du premier venu. À la parution du tome 13 d’une série comme Capricorne, vous vous retrouvez à lire le premier tome pour la treizième fois, alors que vous découvrez le douzième tome pour la seconde fois seulement. Tout cela devient rapidement laborieux.
Avec Andreas, les choses sont encore compliquées du fait que les composantes du feuilleton sont nombreuses et leur enchevêtrement, excessivement complexe : les personnages vont et viennent, empruntent diverses incarnations, des choses qui semblaient acquises à un certain moment redeviennent floues, des enjeux secrets qui paraissaient majeurs se révèlent des leurres monumentaux. Pour espérer s’y retrouver, il faudrait se dessiner un diagramme à côté, à mesure, qui au final ne ferait que multiplier les points d’interrogation. Non seulement il s’agit d’un récit compliqué, mais en plus on ne sait plus trop si ce qu’on lit correspond à ce qu’on devrait retenir. Parfois même, on voit quelque chose de très furtif qui n’aura son sens que plusieurs tomes plus tard. Ainsi chez Andreas la relecture doit se faire également en sens inverse, et chaque nouveau tome n’en est pas moins une porte d’entrée potentielle à la série, parmi d’autres.[2]

Sincèrement, tout ça ne m’est pas apparu d’emblée et j’ouvrais d’abord ce tome 13 de Capricorne avec l’intention de feuilleter sans lire, intrigué par le découpage particulier de ses planches (j’y reviendrai). Bien entendu, dès la page deux, j’étais devenu lecteur et j’avais oublié mon projet de me remettre d’abord dans le bain, à tout le moins relire les quelques épisodes parus depuis le Passage. Je me lançai dans ce Rêve en cage sans préparation sinon muni de très vagues souvenirs. Et comme il s’agit d’un chapitre particulièrement gourmand de références aux tomes précédents, j’ai assez rapidement laissé tomber tout espoir de compréhension effective. Mais j’ai tout lu et goulûment, retrouvant d’autant plus facilement les impressions que j’avais conservées, bien mieux que les tenants et aboutissants des tomes précédents, eux tombés depuis longtemps dans un oubli vorace.
Ce Rêve en cage, c’est un rêve de Capricorne, personnage-titre de la série, qui est un astrologue, mais du genre sceptique (ce qui ne va pas vraiment de soi dans cet univers constamment infiltré par le fantastique). Et dans ce rêve il revoit, pêle-mêle, des éléments de ses aventures antérieures. Lui apprendront-elles quelque chose de nouveau ? Y aura-t-il des révélations cruciales pour la suite ? Ou est-ce qu’on ne refermera pas plutôt le livre sur une conclusion du genre : Ce n’était qu’un rêve… ? Un sceptique ne rêve jamais qu’en cage, c’est entendu : le rêve est un univers clos, une digestion de l’inconscient peut-être, pas une manifestation prémonitoire : le rêve ne s’évade jamais dans le «monde réel». Si ça se passe en rêve c’est que ça n’est pas vraiment la réalité… D’emblée l’auteur nous avertit donc : cette histoire sera un cul de sac sans conséquence : une descente vers un centre élusif.

Andreas — c’est un lieu commun — est un maître du découpage. Pour cette seule raison, ses œuvres ne seront jamais du sous-cinéma ou de la sous-littérature : ce sont des bandes dessinées irréductibles. Peu d’auteurs sont à ce point obsédés par des questions de forme qu’ils prennent ces questions comme point de départ à chacun de leurs récits.[3] C’est ainsi, après tout, qu’est né Capricorne : voulant introduire l’astrologue au sein de la série Rork, Andreas en a fait le héros de cinq aventures imaginaires, dont il nous donnera pour chacune le titre, une citation et une illustration pleine page style gravure. L’Objet, Électricité, Deliah, le Cube numérique, le Secret : énumération forcément magique de romans d’aventure rêvés. Nous sommes aux environs de chez Borges et de ses livres qui n’existent pas. Sauf qu’Andreas est à la fois Borges et Pierre Ménard : il conçoit l’idée et la réalise. Les cinq titres ne se contentent pas longtemps d’être imaginaires et se matérialisent bientôt en véritables livres. On se délectera de la même manière, à chaque quatrième de couverture, de l’annonce des prochains tomes, par exemple ce tome 14 déjà annoncé au titre formidablement andreassien : l’Opération.

Il y a une pensée d’architecte chez Andreas : le plan d’abord, puis la réalisation. Le plan n’est pas qu’un scénario, il est surtout un ordre qui précède ce scénario, lui impose sa forme finale. Les livres ne s’enchaînent pas de manière ordinaire : leur place relève d’un véritable plan d’urbanisme. Ici une maison, là une usine, ici un parc, là une autoroute, ici un musée, là un chantier. Les étapes de l’histoire ne sont pas tant des «cycles» (au sens souvent utilisé en bande dessinée) que des phases de développement. Le numéro de tome est davantage une adresse qu’une mesure de temps passé.
Est-ce à dire qu’Andreas commence chacun de ses projets ainsi, le plan déjà tout en tête, ne reste qu’à construire ? J’espère bien que non. Ce qu’il me semble, c’est qu’au contraire l’auteur ne sait jamais précisément où il va lorsqu’il se lance dans un grand récit. Je pense par exemple à Rork, qui au départ n’était rien d’autre qu’une série de courts récits fantastiques paraissant dans Tintin. L’éditeur proposant de faire un livre de cette série éparse, l’auteur reprend tous ces fragments et les rapproche, fait exister entre eux des liens auparavant invisibles. En deux livres, Andreas imprime une cohérence là où il n’y avait que matière diffuse. Cinq volumes supplémentaires compléteront la série, nouveaux coups de dés, nouveaux éléments, nouveaux dénouements, nouvelles cohérences. Rien de tout ça n’avait été prévu d’avance. L’architecture de Rork, on le voit, est improvisée au fur et à mesure. Capricorne est sans doute plus «composé» mais sans doute pas au point de ne plus réserver de surprises à son créateur. Il y a assurément une part d’impondérable dans la construction de ces récits, ce qui est normal vu la taille des structures créées. C’est l’architecture improvisée qui s’impose alors comme méthode de construction, dont l’objet n’est pas tant la conception d’une structure que la création de modules qui s’emboîteront de façons diverses entre eux ; la forme de la structure, son «point oméga» apparaît de la simple nécessité de chaque emboîtement, non par volonté téléologique du créateur.

Mais je m’égare. C’est normal, me direz-vous, on est chez Andreas. Ne disais-je pas plus haut que ces histoires sont trop complexes, qu’on ne s’y retrouve qu’avec peine ? Ce que nous savons maintenant, c’est que l’auteur lui-même s’y perd volontiers, que ses plans sont susceptibles d’être modifiés en cours de récit. Oh, bien sûr, on peut lire tout ça en se demandant : Mais comment ça va finir ? On peut attendre le dénouement, les explications, peine perdue : les explications iront à l’inverse du sens commun, le dénouement ne permettra l’accès qu’à un nouveau sac de nœuds. Rien de conclusif dans cette œuvre, juste une multiplication de pistes comme autant de manières d’apprêter les ingrédients. Ce qui fait le sel de cette série, encore et toujours, c’est cette obstination à construire un récit à partir d’éléments formels qui a priori ne racontent rien. Ici, par exemple, Andreas découpe systématiquement chaque page en vingt cases formant un motif de cage. Cases qui ne se lisent plus forcément de droite à gauche et de haut en bas mais qui relèvent d’une mise en page polydirectionnelle de laquelle est subordonné le récit (et non pas le contraire). Une case n’est plus un élément constitutif de la narration, elle n’est plus qu’une division arbitraire de la page : nous sommes en présence d’un cas très avancé de tressage.[4]
On le sait, Groensteen définit le tressage comme une lecture à un niveau au-delà de la séquence, une appréciation de la page d’un point de vue plastique, mais qui n’oublie pas le récit qui s’y déroule (il ne s’agit donc pas d’un point de vue purement plastique). Avec Rêve en cage, Andreas appelle très spécifiquement cette capacité qu’a le lecteur de bande dessinée de parcourir une page dans toutes les directions, séquentiellement autant que graphiquement, et d’en tirer rapidement un sens. Il ne brouille pas indûment la lecture, au contraire : il l’enrichit en lui donnant des possibilités supplémentaires d’élucidation.

Encore là se retrouve le principe de base d’une «série» qui interdit d’être lue dans une seule et unique direction. Ce tome 13 est donc à la fois le premier et le dernier, étape, révélation, seuil d’entrée, porte de sortie. Comme les autres tomes, il est peuplé d’invididus aux noms improbables, froids et dépourvus d’affect, accomplissant des actions hautement mystérieuses dans des buts qui nous échappent. On n’y croit pas, on n’a pas à y croire. Le lire avec ou sans la mémoire des tomes précédents revient au même. La familiarité n’est ici pas plus précieuse que l’oubli. Tout n’est jamais clair que dans la page qui se trouve sous nos yeux, et pour autant que nous acceptons de l’habiter. Andreas se nourrit de l’intelligence de la bande dessinée : c’est là son thème et son propos, mais sans vraiment trop le montrer, parce qu’au final, ce qui compte, c’est de raconter une histoire — une histoire d’évasion, par exemple — et que la forme se montrera toujours d’elle-même sans qu’il soit nécessaire de la souligner. Ce qui est également une importante leçon de bande dessinée.

Notes

  1. Je me rappelle par exemple de cette expérience de lecture décevante : ayant en mains le tome 3 de telle série Delcourt empruntée à la bibliothèque et dont je n’avais jamais lu les volumes antérieurs (le nom de la série n’a pas d’importance), je me retrouvai démuni, incapable de suivre l’intrigue ou même de m’intéresser aux personnages.
  2. De là l’affinité de Capricorne avec une série comme Donjon, dont Andreas a d’ailleurs dessiné un Monsters : la Carte majeure.
  3. Outre Andreas, on pensera à Chris Ware, Marc-Antoine Mathieu ou à certains livres de Lewis Trondheim attribués à des auteurs imaginaires. On pensera aussi à l’Oubapo, bien entendu, mais déjà on est dans une visée différente, où la forme est à la fois le point de départ et d’arrivée.
  4. Sur le tressage, voir Thierry Groensteen, Système de la bande dessinée, PUF, p. 173 et suivantes.
Site officiel de Le Lombard
Chroniqué par en juillet 2009
  • Anonyme

    C’est une chronique intéressante. J’ai lu peu de bandes dessinées d’Andreas, mais c’est vrai que ses mises en pages sont audacieuses. A priori je suis peu attiré par les séries un peu mainstream qui se démarquent en en rajoutant dans la construction compliquée, comme les histoires de super héros de Alan Moore.
    Mais pourquoi pas?

    • Panix

      C’est marrant… Quand j’étais plus jeune les découpages osés (étonnants pour une publication à destination de la jeunesse : cases ultra-fines, scènes finement tranchées, petites bulles flottantes…) du Rork que publiait Tintin me paraissaient rendre l’histoire hermétique et maintenant que j’ai pris goût aux exubérances graphiques en général j’ai l’impression qu’Andreas a mis un peu d’eau dans son vin. C’est comme si lui et moi avions parcouru des chemins opposés.

  • Renaud Chavanne

    Bonjour M. Turgeon,

    Merci de vos réflexions. Remerciements qui s’étendent à du9.org en général (ceci étant ma première intervention, je tiens à le dire).

    Je m’accorde avec votre propos sur Andreas, et me permets d’y adjoindre quelques-unes de mes réflexions, non pas concernant la forme, question plus générale que j’aborde par ailleurs, mais plutôt concernant le sentiment de logique redoutable, implacable, que l’on peut ressentir à la lecture des livres de cet auteur. Le dessinateur semble créer ses œuvres avec un terrible souci autoréférentiel, laissant partout des traces qui se renvoient les unes au autres, et construisant ainsi un labyrinthe (Sohet et Lacroix montrent qu’il s’agit d’une figure affectionnée par Andreas) où se perd le plus attentif des lecteurs, égaré par la multiplicité et l’enchevêtrement des signes.

    Je me suis laissé emporter il y a quelques années par des tentatives de décryptages qui, passées un certain point, finissaient immanquablement en impasse.

    Philippe Sohet et Yves Lacroix ont cherché eux aussi à suivre le fil des signes habilement disposés par le dessinateur. En la matière, L’Ambition narrative est un livre intéressant. On y trouve notamment un entretien avec Andreas, qui a le rare mérite d’avoir été réalisé avec une intention préalable précise, et préparé en conséquence. En l’occurrence, les deux auteurs poussent le dessinateur à s’expliquer sur les entrelacs sémantiques qu’il construit.

    Or, dans leurs entretiens avec Andreas, Sohet et Lacroix l’interrogent souvent sur ces signes, afin de confirmer l’interprétation qu’ils en ont. Andreas donne parfaitement la réplique, et laisse entendre, contrairement à ce que vous avancez, qu’il maîtrise tout ça et que rien n’est dû au hasard. Le dessinateur répond, mais jusqu’à un certain point. Il semble qu’à partir de certaines limites, il ne se souvienne plus réellement de l’imbrication des signes, du sens de cette imbrication, et de son intention première. Pourtant, il confirme presque toujours l’existence des signes : les traces qui se font échos les unes aux autres ont bien été placées intentionnellement.

    J’ai ressenti, en découvrant cela, le sentiment que pour Andreas, le décryptage par le lecteur du code, des signes laissés dans ses histoires, n’était pas un objectif avéré. Plus exactement qu’Andreas souhaite provoquer la recherche de ce décryptage, tout en complexifiant à tel point les interactions entre les traces et les signes que le décryptage n’est plus possible. D’ailleurs, lui-même n’en est plus capable. Autrement dit, le désir de comprendre que nous ressentons de façon absolument intransigeante à la lecture des oeuvres d’Andreas ne peut pas être satisfait. Ce sentiment, qui mériterait d’être confirmé par une étude plus approfondie. Et de ce point de vue, je m’accorde avec vos conclusions.

    Pour faire bonne mesure, je profite de l’occasion pour signaler que la notule que consacre Morgan à L’Ambition narrative dans la seconde édition du Petit critique illustrée me paraît largement excessive. Il évacue totalement le profit que l’on peut tirer du livre pour la compréhension et l’appréhension de l’oeuvre d’Andreas. Il reste d’un autre côté qu’effectivement, les conclusions de Sohet et Lacroix semblent parfois un peu trop faciles. La mise en abîme systématique, par exemple, pourrait être une ficelle un peu grosse (“à vérifier”, avais-je noté suite à ma lecture). Certaines lectures d’auteurs extérieurs ajoutées aux considérations de Sohet et Lacroix sont indigestes.

    Vous voudrez bien excuser mes imprécisions, voire peut-être mes erreurs. Je rédige cette réaction à chaud, de mon bureau, sans pouvoir prendre le temps qu’il aurait fallu pour les vérifications. J’ai juste repris une partie de mes notes de lecture. J’ai conscience que vous pourriez me reprocher ma légèreté, mais elle s’entend dans le cadre d’une discussion électronique.

    Bien cordialement,

    Renaud Chavanne

    • david t

      d’abord, merci pour cet éclairant commentaire. j’avoue que je n’ai pas lu l’ambition narrative et que mon texte n’est donc pas écrit en réaction à ce livre. aussi, pour répondre à votre inquiétude: s’il y a légèreté dans cet échange, elle est donc partagée et dans mon cas, un peu revendiquée (mais c’est, comme on dit, une autre histoire).

      et maintenant, le vif du sujet: je pense que votre observation éclaire assez bien ce malentendu que j’ai tenté de circonscrire dans mon texte: un enchevêtrement trop compliqué de signes, impossibilité du décryptage, etc. tout cela me semble très juste par rapport à andreas et au fond, c’est sans doute ce qui me le rend si sympathique, alors que je reste assez peu touché par sa fantasmatique «occulte». du reste, il me semble que l’œuvre elle-même se charge de désamorcer ce «besoin de comprendre». je pense par exemple à tel dialogue de rork 7 («tout ce que nous faisons n’est que mysticisme de bazar.»), ou bien à l’intrigue du «concept» qui se dégonfle assez fameusement dans capricorne. comme pour souligner que l’enjeu du casse-tête a assez peu d’importance finalement…

      mon impression (que je n’ai peut-être pas aussi bien exprimée que je l’aurais voulu) est que pour andreas, tout est, en effet, maîtrisé et rien n’est laissé au hasard. certes — mais à quel moment est-ce que tout est maîtrisé? est-ce qu’au tome 1 andreas sait déjà précisément quels signes il évoquera au tome 13? ou est-ce qu’il sait seulement alors que ce tome aura (dans le cas présent) la forme d’un «rêve en cage», rêve nourri des envies (graphiques, narratives…) du moment, mais qui saura également s’accomoder des trouvailles imprévues ayant pu survenir entretemps? je pose également la question d’un point de vue pragmatique: peu de créateurs supportent de travailler sur un canevas complètement tracé d’avance, sur lequel il ne reste plus qu’à «repasser». d’où mon impression d’une architecture plus libre où n’est pas exclue l’improvisation (mais calculée), le moment venu. ce qui expliquerait à peu de frais l’impossibilité d’une «solution à l’énigme», pourtant simple à générer par l’auteur qui aurait bel et bien prévu d’avance chaque élément de l’intrigue. mon sentiment est que l’énigme, en fait, change au cours des albums, selon les intérêts et les fantasmes de l’auteur: l’andreas de 2009 n’est pas celui de 1989, pourtant il creuse encore le même filon (la constellation rork/capricorne). comment concilier cette asynchronie, sinon qu’en se ménageant une marge de liberté à l’intérieur d’un plan déjà établi mais suffisamment ouvert (et si je comprends bien, capricorne est prévu pour 21 tomes, au rythme, on le sait, d’un par an… 21 années dans la vie d’un auteur, ce n’est pas qu’un peu…)

      finalement, ce dont on parle ici: une œuvre foisonnante de signes à la résolution impossible, on pourrait dire dépourvu de sens réel — n’est-ce pas ce qu’on pourrait qualifier d’œuvre abstraite? de toute manière, je ne dis pas que mon interprétation est correcte mais je m’efforce de la faire découler de l’œuvre et en cela, elle vise surtout à en démontrer la richesse. je ne crois pas à l’interprétation unique. et puis… rien de pire qu’un livre dont tout est dit à la première exégèse. 🙂

      • Renaud Chavanne

        Bonjour M. Turgeon, et merci de votre réponse.

        Votre remarque sur l’occultisme est intéressante. Que vous (et moi) n’y trouviez pas particulièrement d’intérêt en tant que thématique propre est une chose. Mais il n’en reste pas moins que la persistance de l’occultisme, de l’étrange et du fantastique dans l’œuvre d’Andreas témoigne encore une nouvelle fois de ces liens cachés qui ne peuvent que partiellement être éclaircis, leur mise en lumière intégrale équivalant à leur disparition, ou à la disparition de ce pour quoi ils existent. Sentimentalisme à part, il y a là une orientation qui rapproche Andreas de Pratt semble-t-il. Andreas n’est pas un sentimental je crois, ou pas très souvent. Mais comme Pratt, il paraît dans ses livres que le sens de certaines choses affleure la surface (on en voit les traces) alors qu’il appartient très largement au domaine souterrain, toujours partiellement obscur. Il y a des choses que le sens commun ne peut expliquer, qui ne doivent pas s’expliquer, mais qui ne sont pas insensées.

        De cette façon, l’occultisme est bien ancré dans l’œuvre d’Andreas, et il n’est pas qu’un des thèmes du récit : il s’incarne également dans la représentation et dans l’organisation narrative. Dans la représentation par le biais de ces très nombreux signes visuels dont nous avons parlé, qui se répondent les uns aux autres et appellent une interprétation du lecteur. Dans l’organisation narrative, car il faut bien admettre la complication des récits d’Andreas. Et je ne parle pas des séries à rebond (Rork, Capricorne, dont la récurrence me lasse assez vite – je sais que c’est une erreur, et je m’efforce de poursuivre), mais des ouvrages autonomes, comme Coutoo, Aztèques, Le Triangle rouge, Quintos, voire des séries courtes comme Cromwell Stone. Pour que le sens global émerge, plusieurs lectures intenses sont souvent nécessaires. Encore l’impression persiste-t-elle souvent qu’une part du sens nous échappe, entraînant le désir de relire et relire encore pour comprendre mieux.

        Vous l’avez compris, je connais moins bien les ouvrages d’Andreas qui s’insèrent dans le cadre de longue série. Je m’accorde entièrement avec votre exposé sur l’inévitable part d’improvisation qui entre dans ce type de création, et qui semble parfois prendre largement le pas sur la partie structurée par avance du récit (je ne songe pas particulièrement à Andreas en disant cela). La création d’une “impression de sens” (oserais-je une “sensation de signification” ?) ne nécessite nullement un plan déterminé précisément par avance. Bien au contraire, si l’on admet ce qui semble apparaître d’Andreas au vu du livre de Sohet et Lacroix, c’est-à-dire son attachement à défendre vaille que vaille l’existence de nombreuses connexions sémantiques, au point d’admettre qu’elles existent mais que la mémoire fasse parfois défaut quand il s’agit de les retrouver (ce qu’on peut croire sans difficulté, tant ces connexions sont nombreuses), si l’on admet donc qu’il est déterminant pour Andreas que ces connexions s’élaborent, rien ne nous empêche de supposer que leur construction se fait au moins partiellement a posteriori, c’est-à-dire non pas lors de la conception préliminaire du livre ou de la série de livres, mais bien dans le courant de leur création.

        À bien y réflechir, cette possibilité semble d’ailleurs plus riche, plus propice à la prolifération des signes dont nous parlons : c’est au cœur de sa création, lorsque les premières pages ou les premiers livres sont dessinés que l’auteur peut au mieux associer les signes, tirer des significations entre les phénomènes qu’il a déjà représenté et ceux qu’il prévoit d’ajouter au récit. C’est probablement dans ces moments où l’esprit est concentré, focalisé sur ce qu’il est en train d’accomplir, que les relations surgissent, que les fragments de sens apparaissent. Au cœur de l’ouvrage, le champ des possibilités s’ouvre largement, pour peu que ses débuts n’aient pas été trop canalisés dans une direction dont la poursuite devient inéluctable.

        Enfin, concernant la question de l’abstraction, je reste réservé : il me semble que cette notion s’oppose plutôt à la figuration, à la représentation, et pas vraiment à l’existence ou non de sens. À moins d’apporter quelques précisions à ce concept. Mais je vous accorde que certains motifs chez Andreas n’en sont pas loin, encore qu’il s’agit peut-être plus de symbolisme que d’abstraction. C’est à voir. Enfin, je pense par exemple au triangle rouge, aux labyrinthes, aux cercles emboîtés mais décentrés de l’œil de Coutoo. Je profite de l’occasion pour signaler que certains dessins de Miller dans 300, notamment un motif de labyrinthe, m’ont semblé bien proches de certaines choses que l’on peut trouver chez Andreas.

        Bien cordialement,

        Renaud Chavanne

        • TM

          Bonjour,
          un petit exemple de connection semantique qui ne peut qu’avoir été planifiée très tôt voire à l’origine de la série : l’utilisation du mot « terminus », une fois par tome, par des personnages différents, dans l’ordre alphabétique de leurs initiales (et ce même dans le tome 12 muet). Reste à voir ce que signifieront les lettres qui ont été sautées (ELNORST jusqu’à présent), ou si ce sera une autre impasse !
          TM

          • Anonyme

            c’est pas ELNORST, c’est EMNORST, ce qui est l’anagramme de mentors