Cent mètres carrés

de

Dès le début tout est dit (montré). On se réveille comme on est, et un peu de baume au corps donne l’apparence normale de la normalité apparente, du corps bien plein dans une tête bien vide, comme ce blanc en couverture. On peut donc observer d’en haut sans comprendre. Il n’y a plus de logique, sauf celles absurdes. Mais rassurez-vous, tout cela est très drôle, puisque nous tournons les pages.

En France, nous sommes au XXIème siècle depuis la première diffusion du Loft sur M6. La modernité moderne, kitsch, post ou autre est ainsi, aujourd’hui la réalité est celle de la télé, le reste, autour, est inimaginable, fioriture voire simple passe-temps en attendant le quart d’heure véritable.
Cent mètre carrés est le titre d’une émission de télé-réalité à la réalité tellement diffusée qu’elle en infuse tout. Chacun y est ce qu’il est comme tout le monde, et l’on s’occupe comme on peut dans une virtualité sans frontières pouvant distinguer une réalité.

Tout est blanc donc, les traits cernent ce qu’il faut pour donner un semblant aux/des choses et ne s’attardent pas sur leurs cohérences. Qu’importe ce pont qui ne relie rien finalement, cet immeuble plus petit d’où l’on voit tout, cet hôtel que l’on détruit pour le reconstruire à l’identique, ces fenêtres comme autant de cases d’une autre vie/vue séquentielle, cette explosion qui n’explose pas ce qu’elle doit exploser, etc.
Nous, lecteur (ami), (mon amour) lectrice, logeons notre rire dans ce «qu’importe», dans ce n’importe quoi sans pourquoi pas (warum nicht) et tout ce qui en découle : ces phrases, ces attitudes, gestes, comportements, comme autant de clichés trop souvent vus dans l’esthétique publicitaire.
«Salut, tu aères… ?», «Attends, je descends avec toi… j’ai ma poubelle à sortir», autant d’expressions qui valent celle devenue culte dans notre société laïque, en demandant : «Qui a pété ?».

Ce monde est absurde ? Oui. Non. Ce monde d’infiniment petits pleins d’autosuffisance est d’une autre logique, d’une à sa taille, à l’image de celle du chat derrière la case au cube[1] qui n’est ni vivant, ni mort. Henninger ne dessine pas de chat, mais bien des cases probabilistes dont les quantum de traits se décident, se dessinent, par ce qui l’entoure (de tout côté) et l’observe sûrement, peut-être, du coin et en clin d’œil.
Deux femmes se battent, laquelle gagne ? Les deux, dans le parallèle d’une lecture verticale. Puis l’homme ouvre la porte, et découvre que le petit chat est mort, que la propriétaire d’une petite chatte imberbe est morte,[2] qui heureusement n’est pas celle qu’il croit car elle avait un double, une «autre sœur» … Non ? Oui. Cent mètres carrés est aussi super symétrique dans ses dimensions tabulaires et l’ellipse n’est donc pas que narrative.

Mélodrame permanent heureusement trop mélo pour être un drame, ce livre contient avec assurance des plan fixes, de fausses perspectives, un voyage en deux cases au bout du monde (qui est peut-être derrière la porte, vivant ? mort ?) et d’autres choses encore dont l’enjeu est d’oublier (di-ver-tir). Un cercle vertueux pour ce lieu, mais une utopie réalisée seulement à quelques jours, heures, mois de souvenirs près. Dans ce monde minuscule c’est le problème et personne n’en rigole.

Pour nous, le livre clos, c’est un cercle rouge qui est au centre du quatrième de couverture. Un cercle, encore, devenu point final, à la couleur de celui du nez de clown dans un livre commençant par un (morceau de) carré blanc (habité) sur fond rouge. L’humour de Henninger est comme ça. Procédant avec les cases comme Raymond Devos avec les mots,[3] empruntant aussi l’appréhension de la modernité de Gébé, partageant, relayant à sa manière et à nos jours une clarté de traits, d’humour et de vue nécessaires, l’auteur signe là un premier album non seulement bien plus que prometteur, mais en plus drôle et réjouissant.

Notes

  1. Puissance 3.
  2. Ce monde est sans poil, ça va de soit.
  3. Homme empruntant le nez de clown et s’intéressant au cercle des carrefours.
Site officiel de Warum
Chroniqué par en avril 2007

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