François Henninger

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Son entretien avec Voitachewski a donné à Lucas Méthé l'idée d'interroger certains de ses collaborateurs de la revue Tchouc-Tchouc. Il inaugure cette série avec François Henninger, auteur entre autre de En attendant t'avenue, de Lutte des corps et chute des classes (avec Thomas Gosselin), ou des Mystères de Jeannot et Rebecca (avec Lucas Méthé justement).

Lucas Méthé : Tu es sans doute l’auteur qui donnait le plus volontiers des planches à Tchouc-Tchouc. Ça t’a plu ? Tu t’épanouis bien dans le travail « de commande » — de commande bénévole pour fanzines ?

François Henninger : Que je sois celui qui ait donné le plus, je ne sais pas (ou c’est qu’on m’a donné pas mal de place alors), mais j’ai donné volontiers en tout cas et avec plaisir, oui ! Est-ce que je m’épanouis bien dans le travail de commande… Je le vois rarement comme une commande en fait, en tout cas, pour Tchouc-Tchouc je ne le prenais pas comme ça (aurais-je dû ?).
Bien souvent sinon, quand on me propose de participer à un fanzine, tant que je n’ai pas mis la main à la pâte, ça peut un peu me tracasser de savoir ce que je vais bien pouvoir faire. Et je fouille dans tous mes placards pour trouver la farine et tout ça pour la pâte, je retourne ma cuisine dans tous les sens, en vain, et puis hop ! au dernier moment, je me rends compte que les ingrédients étaient là, sous mes yeux sur mon bureau (par exemple) et là c’est bon, c’est parti et je me dis que c’était vraiment con-con de m’en faire. Bon mais ce n’est pas une règle générale non plus, et je n’ai jamais envoyé de gâteau à un fanzine. Pour Tchouc-Tchouc, c’était peut-être un peu différent, j’étais plus « à l’aise » en général, j’abordais ça de manière assez détendue, sans doute beaucoup parce que c’était avec des amis proches et dont j’apprécie le boulot : Pierre Marty, Joseph Callioni, etc. Et puis il y a le fait d’y participer dès le premier numéro (même si je suis pour rien dans l’initiative de la revue, dans son édition sa fabrication etc., ça me donnait quand même l’impression de faire partie d’une équipe, d’un « endroit » presque, enfin un truc comme ça, je ne sais pas si je le formule bien…) Et de publier dans la durée aussi au fur à mesure des numéros, d’être un peu entraîné dans la machine, c’était assez chouette, stimulant. Et puis il y a aussi un certain nombre de pages qui n’ont pas été faites spécialement pour la revue, qui étaient déjà là.

Lucas Méthé : Aimes-tu essayer de faire des bandes dessinées qui soient le plus variées possibles ? Qu’y a-t-il à chercher au bout de cette variété ?

François Henninger : Variées, oui un peu, comme des ramifications ; « le plus possible », non, ce n’est pas une volonté en soi, et dans les faits ce n’est pas le cas je pense… Ce qu’il y a à chercher là-dedans, je ne sais pas si je saurais vraiment le dire, ou même si je le sais ? Je sais que l’idée de me répéter et d’avoir l’impression de faire toujours la même chose m’effraie assez… Le fait de reproduire le même personnage d’une case à l’autre et faire qu’il soit ressemblant à chaque fois m’est déjà assez difficile et peut me faire braire parfois… Donc bon… Mais ça veut pas dire que je ne me répète pas non plus, bien sûr… Après il y a aussi que souvent je commence mes « bandes dessinées » un peu par hasard, que je ne sais même pas tout de suite que j’en commence une, d’une certaine manière (sauf quand je dois en faire une pour un fanzine par exemple, ou pour un projet à deux, ou autres exceptions), et qu’une fois que c’est fini j’ai l’impression d’avoir épuisé mes ressources, que je suis tout nu, sans acquis et sans méthode, et que tout sera à recommencer à zéro la prochaine fois… si tant est qu’il y en ait une… Et souvent ces « bandes dessinées », je les vois un peu comme des petits mondes avec leurs aspects, leur « géographie », leur(s) logique(s), « leur climat » propres, que je découvre et dans lesquels je me promène… Et entre ces particularités et les formes (graphiques, narratives, etc.) qu’elles prennent, c’est l’œuf et la poule pour savoir qui vient en premier, elles existent ensemble… Bon, et puis aussi au niveau juste de la pratique, ça me semble bien plus agréable… Enfin voilà, il y aurait une variété de réponses possibles à cette question, avec plein de nuances, de variations, de contre-exemples, etc.

Lucas Méthé : Tu as fait quelques expositions dernièrement, notamment dans la Drôme, dans une mairie de village. Était-ce chouette ? Tu recommencerais ?

François Henninger : Oui, l’exposition n’est pas une chose à laquelle je pense en général, mais en fait c’est assez chouette. Enfin après, pour ces expositions en particulier, c’était pour un projet qui a son existence en livre (En attendant t’avenue, édité par La 5e couche), mais qui en exposition en prend une autre (en frise), que je ne connaissais pas, et dont j’étais curieux de pouvoir être le premier spectateur… Occasion qui ne m’aurait sans doute jamais été donnée, si on ne m’avait pas invité à l’exposer. Il y a déjà ça, puis le rapport avec les personnes qui viennent, regardent, imaginent des choses, échangent, c’est très plaisant, différent, autre chose, moins « différé » qu’avec par exemple un lecteur qui pourrait vous parler de votre livre après coup (logique), peut-être plus « vivant » ou « spontané » (je ne veux surtout pas dire ou sous-entendre que l’un est mieux que l’autre, les deux sont variés et intéressants). Enfin, c’est des situations. Dans la Drôme, c’était dans le cadre d’un parcours artistique avec plusieurs expos dans plein d’endroits divers et variés (des fermes, des chapelles, des prés, etc.), c’était vraiment le pompon, des moments, des rencontres surtout, des paysages extraordinaires. Mais il me faudrait la place d’un roman pour bien parler de tout ça. Pour ce qui est de revivre un truc pareil, enfin je veux dire pas pareil mais aussi riche, ah oui je recommencerai tout de suite ; mais bien sûr c’est complètement imprévisible, je n’avais pas du tout prévu que ce serait pour moi aussi « bouleversant » (n’ayons pas peur des mots) comme expérience.
Ce dont ces expériences d’exposition m’ont aussi permis de me rendre compte, c’est que cette étiquette d’auteur au travail pas très accessible, pour un petit cercle « d’amateurs éclairés » que je croyais avoir collée dans la nuque (et qui grattouille ou chatouille sans doute bon nombre de mes pairs), c’est dans une certaine mesure vaguement de la foutaise. Dans la Drôme en particulier, j’ai eu la chance de rencontrer plein de personnes différentes, avec leurs bagages (culturels, mettons), leurs sensibilités propres, la plupart du temps intéressées, curieuses, enthousiastes, généreuses dans leurs retours… Comme disait l’admirable madame la maire du village : « Ah ben ça déplait pas ». Donc ne faudrait-il pas peut-être regarder un peu en biais, de côté pour mieux discerner ce qui rend certaines choses si « inaccessibles » (en bande dessinée comme ailleurs) ?

Lucas Méthé : Ta première bande dessinée s’intitule Tito police des castors. N’aurait-on pas dû la publier dans Tchouc-Tchouc ?

François Henninger : Oui, enfin c’est une sorte d’histoire illustrée, dans un cahier d’écolier, les aventures d’un castor policier d’Australie, mais ses enquêtes l’amenaient aux quatre coins du monde. C’était essentiellement inspiré de Tintin et d’Inspecteur Gadget. C’était en primaire, je me dépêchais de finir mes problèmes de math, les dictées, les exercices de conjugaison et je faisais ça. À l’autre bout de la classe il y avait mon meilleur copain avec qui je dessinais souvent qui s’adonnait à la même pratique. Dans mon souvenir, on achetait au moins un cahier par semaine à la coopérative de l’école (une armoire au fond de la classe avec des fournitures scolaires, qu’on ouvrait tous les débuts d’après-midi). Tous ces cahiers sont pleins de débuts d’histoires, Tito c’est la seule que j’ai finie.
Il y a une idée marrante que j’aime bien (Tito prisonnier d’une tribu « d’indigènes » sauve sa peau de castor en chargeant son pistolet avec un morceau d’oignon, tire sur un nuage et ainsi le fait pleurer, il passe donc pour un sorcier qui sait faire pleuvoir), la fin est assez rigolote, naïve et saugrenue aussi, mais en dehors de ça…

Lucas Méthé : Ça en est où, la bande intitulée Chicago-Paris Express, collaboration avec Thomas Gosselin, dont le début est passé dans Tchouc 7 sous forme crayonnée ? De quoi s’agit-il ?

François Henninger : Pour le moment il y a une vingtaine de pages. J’avance plus ou moins vite ou plus ou moins lentement, ça dépend… Je fais pas mal de pauses en fait, des petits sprints de quelques pages, puis soit parce que je suis pris par d’autres trucs (une interview par exemple), soit parce qu’à un moment je bloque un peu, que je le « sens » moins, je fais une pause jusqu’à que je sais pas, jusqu’à que hop ! je me réveille un matin et je le sente à nouveau, etc., etc. C’est sans doute lié au fait que j’avance vraiment case par case sur la page pour le coup, je ne fais pas de découpage, de story-board au préalable, ce n’est peut-être pas la méthode la plus efficace, « rentable », mais ça me convient bien de faire comme ça. Pauvre Thomas qui attend.
Il s’agit d’une bande dessinée dont le scénario a donc été écrit par Thomas Gosselin qui attend, et qui commence comme une histoire policière, un film noir des années 40 et puis après, bon, je ne peux pas trop en dévoiler plus sur son déroulement, ce serait comme dire à quelqu’un qui ne l’a pas lu que dans Le meurtre de Roger Ackroyd le meurtrier c’est…

Lucas Méthé : Tu es plutôt rotring ou plume ? Pour quelles raisons ? Tu t’intéresses aux outils ?

François Henninger : Hmm les deux, et d’autres stylos encore… De préférence ceux qui me permettent d’avoir un trait plutôt fin… Le format sur lequel je vais dessiner va jouer beaucoup jouer pour le choix, j’ai souvent travaillé en A5, et là je me sens vraiment plus à l’aise avec un rotring, ensuite c’est pas mal une histoire de densité, de pesanteur, et surtout de tempo, de rythme, de durée du dessin, de chaque trait, que je souhaite (ou que le dessin ou le trait lui-même souhaite) qui va faire que je vais privilégier tel outil ou tel autre… Ce n’est pas toujours la même danse… Le fait qu’untel ou untel tienne dans une poche ou non, s’il est plus ou moins portatif. Et puis parfois aussi des choses très bêtes, mon pot d’encre est vide, c’est dimanche, je vais prendre alors mon rotring, bon j’arrive pas à le déboucher, je vais essayer de retrouver ce petit stylo noir que j’aime bien, mince je le retrouve pas, faudrait que je range chez moi, bon ben tiens si j’essayais le stylo bille, etc… Ah et selon le papier aussi que j’ai sous la main, ils ne s’entendent pas tous aussi bien avec tout le monde…

Lucas Méthé : Tu aimes travailler avec Thomas Gosselin ? Aimes-tu mettre de toi-même dans une partie d’un travail, autant que dans l’ensemble ?

François Henninger : Oui, j’aime bien travailler avec Thomas. Je pense qu’on a pas mal d’atomes crochus, ce qui est important pour collaborer. Ce que je trouve agréable, confortable dans une collaboration, c’est qu’il y a une base, celle du scénario, que je ne vais pas remettre en question, enfin je peux discuter de détails, mais en gros disons qu’il y a une fondation solide sur laquelle je vais prendre plaisir à poser mes petites briques, plus ou moins au petit bonheur la chance selon les collaborations, et voir ce que ça donne. Et c’est comme de l’énergie économisée pour moi que je vais pouvoir « investir » en plus dans la seule partie qui me revient, qui me permet peut-être d’aller un peu plus loin dans tout ce qui est mise en scène, dessin, que quand je fais une bande dessinée seul… Enfin, du moins ailleurs je pense, que là où je serais peut-être allé…

Lucas Méthé : Serais-tu d’accord pour dire que ton apport à Lutte des corps et chute des classes était de l’ordre d’un enrichissant sabotage ? S’agissait-il d’approfondir en contrecarrant ? D’abonder en endiguant ? Ou quoi ?

François Henninger : Sabotage, c’est peut-être un peu fort, mais y a peut-être un truc qui s’est fait comme ça, pas forcément de façon clairement décidée sur le moment… Je m’en rends aussi compte maintenant, où je n’aborde, n’épouse pas son nouveau scénario de la même manière du tout… Il y a aussi que Lutte des corps a été construit en chapitres, Thomas n’avait pas écrit toute l’histoire, il me donnait une tranche de scénario, je le dessinais, et lui n’écrivait la tranche suivante que plus tard, donc y avait peut-être comme un jeu de ping-pong entre nous. Enfin, il faudrait aussi lui poser la question pour ça…
On peut peut-être dire que j’ai répondu œil pour œil, dent pour dent au « fantasque », « farfelu », « labyrinthique » de son scénario, en essayant de jouer le même jeu mais avec mes armes à moi ?
Ce qui en rajoute une couche oui… Mais je sentais que ce scénario (Lutte des corps et chute des classes) se prêtait à ce jeu, ça s’est fait de façon assez simple, ludique, alors que pour la nouvelle bande dessinée qu’on fait ensemble, je pense que ça ne marcherait pas du tout, enfin ça desservirait l’histoire dans laquelle là il faut qu’on s’embarque et s’immerge…

Lucas Méthé : Aimes-tu de la nonchalance dans le travail des autres ? Est-ce pour toi l’élégance ?

François Henninger : Je ne sais pas si je pourrais être aussi catégorique, mais c’est vrai que ça m’intéresse de déceler ça, ou quand je crois la reconnaître au détour d’un chemin, j’apprécie cela. Même si je ne peux pas vraiment dire de manière cernée ce que c’est ? Une sorte de mince crête entre le versant besogneux et le versant « à la dégage » d’une même montagne ? Ou ça résulte peut-être plus d’un état de l’auteur à un moment (si on parle de nonchalance dans le cadre de la création), une sorte de point un peu diffus entre concentration et non-concentration ? Une force tranquille qui ne pense pas vraiment à elle-même, un peu comme une rivière (qui peut donc paraître agitée) ? Mais sans doute qu’à un moment il en faut toujours une certaine dose, sinon on passerait sa vie sur le même dessin ? La chose qui me manque dans cette réponse ? Mais ça ne se provoque pas trop en claquant des doigts… Ça passe peut-être par-là, rentre par l’oreille droite et ressort par la gauche ou l’inverse à un moment, ou par le nez, ou, bref… Ah mince, je me rends compte que j’ai mal lu la question, c’était « de la » nonchalance et non « La » nonchalance… J’ai fabriqué un comptoir pour pouvoir y philosopher pour rien, à moins que je puisse réutiliser les planches, en trouvant un éditeur qui veuille bien les publier, qui sait ?

Lucas Méthé : La discrétion est-elle une chose qu’on subit ou qu’il faut cultiver ? Est-elle bonne pour la santé — la santé artistique, peut-être ?

François Henninger : Je suppose que ça veut dire que je suis discret, que mon travail l’est ? Mais pas suffisamment si ça se remarque ? Je suis allé voir un médecin pour avoir son avis pour la deuxième partie de la question… Mais à 19h il a fermé son cabinet en m’oubliant dans la salle d’attente.

Lucas Méthé : À quand une nouvelle bande dessinée « en solo » ? Tu sais bien que les gens qui ont aimé Un novembre en redemandent ! C’est difficile de faire des livres ? C’est simplement une question de temps ?

François Henninger : Depuis Un novembre, j’ai fait un livre seul, En attendant t’avenue, et là je fais de temps en temps des histoires courtes (dont pas mal ont été publiées dans Tchouc-Tchouc) que j’aimerais bien pouvoir compiler en album un jour… Quand ? Je ne sais pas… Travailler sur un livre n’est pas trop difficile une fois que j’ai les mains dans la pâte. Mais oui, en effet ce coquin de temps entre en jeu, il y a des idées que je trimbale depuis des années par exemple avant qu’arrive le moment où je trouve dans quel plat l’ajouter… ça peut juste être plus ou moins long jusqu’à que je trouve la marmite… Une histoire de « moments » donc beaucoup, puis bien sûr ensuite le temps de réalisation, chaque projet a le sien propre, sa durée et son rythme à lui.

Lucas Méthé : Tu veux parler d’une chose que tu as aimée dernièrement et qui te paraîtrait mériter d’être mise en valeur ?

François Henninger : Euh, le truc qui me vient c’était y a quelques temps. Un matin en montant en ville, une vingtaine de mètres avant de rentrer dans le jardin public qui se trouvait sur ma route, cette pensée a traversé soudain mon esprit : « Tiens aujourd’hui je vais voir un écureuil »… Plus loin, dans le jardin, au détour d’un virage, sur la pelouse j’ai vu l’animal en question, il n’a pas noté ma présence et j’ai pu le regarder un petit bout de temps gambader puis grimper dans un arbre et se percher sur une branche, grignoter un truc. Il m’a repéré, on s’est contemplé jaugé l’un l’autre pendant mettons une dizaine de secondes… Puis il est parti… Je suis peut-être un peu à côté de la plaque là…

François Henninger a eu l’idée de terminer cet entretien en proposant un petit texte de Felisberto Hernandez, que voici :

FAUSSE EXPLICATION DE MES NOUVELLES.
Contraint, ou trahi par moi-même, me voici dans l’obligation de dire comment j’écris mes nouvelles. Je ferai donc appel à des explications qui leur sont extérieures. Mes nouvelles ne sont pas tout à fait naturelles, si l’on entend par là que la conscience n’y intervient pas. Cela me serait antipathique. Elles ne sont pas dominées par une théorie de la conscience. Cela me serait extrêmement antipathique. Je dirais, plutôt, que cette intervention est mystérieuse. Mes nouvelles n’ont pas de structures logiques. Malgré sa vigilance constante et rigoureuse, la conscience m’est inconnue, elle aussi. À un certain moment, je pense que, dans un recoin de ma personne, une plante va naître. Je commence à la surveiller, car je pense qu’un événement bizarre a eu lieu dans ce recoin et qu’il peut avoir un avenir artistique. Si cette idée n’échoue pas complètement, je serai heureux. Pourtant, je dois attendre un certain temps dont la durée me demeure inconnue : je ne sais comment faire germer la plante, comment favoriser et protéger sa croissance ; je pressens seulement qu’elle aura de feuilles de poésie ou quelque chose qui se transformera en poésie si certains yeux la regardent. Ou je le souhaite. Je dois éviter qu’elle occupe un trop grand espace, qu’elle prétende être belle ou intense, mais il faut qu’elle soit la plante qu’elle est destinée à être et je dois l’aider à le devenir. En même temps, elle poussera en accord avec celui qui la contemplera et à qui elle ne fera pas vraiment attention s’il veut lui suggérer trop d’ambitions ou de grandeurs. S’il s’agit d’une plante maîtresse d’elle-même, elle aura une poésie naturelle, qu’elle ignorera. Elle doit ressembler à une personne qui ne sait pas combien de temps il lui reste à vivre ; elle aura ses propres besoins et une fierté discrète, un peu maladroite et apparemment improvisée. Elle ne connaîtra pas ses lois, bien que profondément elle en ait et que la conscience ne puisse les atteindre. Elle ne connaîtra ni la manière dont la conscience interviendra, ni à quel degré, mais en dernière instance, elle imposera sa volonté. Elle lui apprendra à être désintéressée.
Une chose est sûre : je ne sais pas comment j’écris mes nouvelles, parce que chacune d’elles a sa vie propre et étrange. Mais je sais, aussi, qu’elles se battent continuellement avec la conscience pour éviter les étrangers qu’elle leur recommande.

Œuvres complètes de Felisberto Hernandez, page 629, éditions du Seuil

[Entretien réalisé en janvier 2020]

Site officiel de François Henninger
Entretien par en février 2020

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