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La Chair Nue S’Articule

de

Comment articuler cette force rendant obscure l’objet ? Comment cet obscur objet s’articule-t-il ?
D’abord, en une grande poupée articulée enfermée au fond d’une cave[1] dans un coffre. Ensuite, dans l’incarnation de cette poupée, l’articulant en lui donnant chair. De cette vie, la marionnette ne se manipule plus, elle se manipule d’elle-même par cette force souterraine ayant le plaisir à sa clé, qui fait d’elle un objet vivant de l’obscurité, et de l’obscurité un objet.

Pour y voir un peu, la Raison sera d’une lumière fragile ne semblant là que pour faire vivre les ombres, leur donner un domaine, une surface. Comme un rayon de lune, elle est une lueur reflétée qui arrivera d’un soupirail ou bien d’un trou de serrure, avec les arguments de l’imaginaire et des contes.
Les murs, le coffre, ont été engloutis par l’obscur. Il ne reste que ce corps d’articulations, dominé par cette force invisible qui souhaite le rester, car l’assouvissement est son petit jour guéable, tandis que le grand jour peut lui être fatal en ce qui la montrerait comme faiblesse en quête de vains objets, ou bien en montrant le commun de ses objets dans leur conformité, leur vérité mécanique voire leur banalité de motif. La lumière est crue comme la viande coupée, restons dans l’ombre alors, si l’incarnat de la chair n’aura pas ses couleurs habituelles, il n’en sera que plus vivant.

La poupée comme tout le monde est un modèle unique. Numérotée «001», elle est étiquetée du chiffre qui dit comme aucun autre «je» au présent, poussé par ce double vide effrayant (obscur) fait du passé et du futur.
L’incarnation lui aura révélé qu’elle est elle en soi, mais son corps lui dira aussitôt qu’elle est sienne, à lui, par cette force dont elle est l’objet, dont il la maîtrise, dont elle cherche l’objet dans l’obscurité intérieure de la/sa cavité.
«Identité» nom féminin, «corps» nom masculin, tout cela s’articule, s’assemble aussi de cette manière, en une entité naissante écartelée qui semble au bord de se disloquer.

Alors qu’il s’agirait d’articuler, cette poupée semble muette. Pour elle, inconsciemment, il s’agira d’articuler autrement, de formuler non pas des sons intelligibles[2] mais des images, sur le seul support qu’il lui reste et l’identifie : la peau. L’épiderme devient l’organe des visions.

Noirs dessins ou ombres portées ?
Les deux, en un dessin animé qui vient de l’intérieur formulant l’inconscient en un film projeté sur la peau devenue écran, protecteur pour elle et projectif pour nous les regardeurs, dans notre halo de lumière raisonnable. Ou plutôt non. Comme témoins, car le «film» désigne aussi une pellicule protectrice, fine, comme la peau. Ces dessins/ombres sont donc moins projetés que film lui-même, déroulement sur peau en temps réel. Nous sommes témoins indirects, par la personne qui a pris les photographies de ce corps, de ce modèle se modelant de l’intérieur.

Finalement cette poupée, ce mannequin articulé, saura l’origine du monde obscur,[3] en découvrira la floraison, la croissance vitale, faisant de la peau moins une frontière qu’une interface (à face) pour le langage aveugle des caresses. Idéal pour la nuit, l’obscur, cette parole de gestes dira mieux que les mots cette force invisible qu’est le désir. Celui-ci sera toujours tentaculaire[4] mais compris, attrapé, pouvant être apaisé, il fait avant tout de la poupée marionnette une vraie femme.

Est-ce une bande dessinée ?
Oui, car le dessin est là, la séquence aussi, seul le support est un peu étrange. Dessiner sur la peau n’est pas nouveau non plus, avant le papier il y avait le parchemin. Bien sûr, ici cette peau est vivante, mais comme le parchemin, elle permet bien mieux que le papier le palimpseste. Heureusement, il y a la photo pour faire trace de ces ombres tracées, effacées, retracées, effacées à nouveau, etc… On comprendra donc sa présence nécessaire dans ce livre.
Enfin, nous noterons que ce bel ouvrage témoigne d’un rapport dessinateur à son modèle,[5] devenu ici autrement étrange. Plutôt que de poser pour être transcrit sur un support, c’est le modèle qui devient support. Elle n’est plus la figure offrant/concrétisant une difficulté anatomique à dessiner, mais l’actrice dirigée pour être la feuille en trois dimensions, à la fois support devenu personnage et personnage devenu support. La peau comme support du discours intérieur,[6] bulle silhouette où l’embrayeur serait la face interne de cet épiderme emballant l’âme désirante. Blanquet en artiste de bande dessinée démiurge, fait donc en sorte qu’un langage non verbal se fasse chair et qu’il articule l’imprononcé, peut-être l’imprononçable.[7]

Notes

  1. Cavité intérieure.
  2. Pro-non-cer.
  3. La très belle scène en hommage à Courbet, où le sexe glabre se recouvre progressivement de pilosité, se cache après avoir été découvert, situé.
  4. Sexapode ou sexopode ?
  5. Mademoiselle Cr.
  6. Langage et désir ont ce point commun d’être intériorisés, de venir de soi.
  7. Voir aussi le bel article d’Agnès Giard sur ce livre.
Site officiel de Stéphane Blanquet
Site officiel de Alain Beaulet Editeur
Chroniqué par en octobre 2009

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