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La Cité de Dieu

de

Le nœud gordien de la planète est Jérusalem. Jens Harder le constate, n’insiste pas sur les lieux où tant de fois des mains armées ont été tentées d’y trancher, mais sait se laisser perdre dans les entremêlements de trois religions et de siècles d’Histoire s’incarnant là, dans la pierre, depuis que quelques hommes y ont inventé le monothéisme.

Rarement l’expression «journaliste reporter» n’aura été plus appropriée à un auteur de bande dessinée. Harder ne dit jamais «je» et ses images ne sont pas illustratives. Dans une bichromie légère et sans effet, elles font corps, elles sont là et nous immergent dans le signifié comme des mots. A aucun moment, l’auteur n’a à se situer ou à dire qu’il y était. Son souci de précision et son attachement à la vie alentour, celle en détail dans les interstices d’un autre mur, donne corps, viabilité, au discours dit et dessiné.

Ce voyage dans «la cité de dieu» fut initié par l’institut Goethe, avec l’idée de faire un reportage croisé en bande dessinée entre trois dessinateurs allemands envoyé en Israël et trois dessinateurs israéliens envoyé en Allemagne. Tous ces travaux furent publiés en 2005 par Avant Verlag dans un recueil intitulé Cargo, Comic Journalisme Israël-Germany.[1]
Les éditions de L’An 2 ont choisi de ne traduire que les 28 planches de Harder. Ce choix aurait pu sembler abâtardir un récit et un propos initialement conçu pour une croisée de regards entre les pages d’un livre. Heureusement, l’éditeur et l’auteur évitent ce mauvais piège en donnant judicieusement et littéralement de l’épaisseur à leur ouvrage, où chaque planche se trouve contrepointée d’illustrations intelligemment choisies et imprimées dans les tons de la bichromie. Elles sont les regards/clins d’œil croisées de l’auteur. Moins formelles, moins structurées et structurantes qu’une planche, privilégiant les plans rapprochés et de grande taille à la différence de ceux du récit, elles renforcent l’effet d’immersion et le souci documentaire d’Harder, comme donnant un bruit de fond vivant à sa démarche. Le format de l’ouvrage (22 x 31,2 cm) conforte avec bonheur ces sentiments, donnant aisance, contraste et lisibilité aux traits.

Ceux-ci, ancrés dans la lumière visible du photographique et du «sur le vif», donnent parfois des rides à des visages lisses, car il faut loger l’épaisseur et le discours d’une trace d’encre sur la surface décidée «visage» au sein d’une planche. Mais c’est aussi là, dans ces limites (ou ces détails) que la bande dessinée trouve sa distance (expressive), dans les marges du noté et du perçu, dans un développement par la main dessinant, éloignée par son temps propre de celui médiatique et spectaculaire.[2]

Jens Harder n’offre surtout pas un écran visuel ou de protection de plus. Par ces nodosités de traits, il dénoue et met en contraste les entrelacs de la plus mystique des villes d’où émerge cette idée neuve aujourd’hui : «la cité de dieu» est d’abord habitée par des humains.

Notes

  1. Recueil que je n’ai pas eu l’occasion de lire ou feuilleter au moment où je rédigeais cette chronique.
  2. Sur ce sujet la préface lucide d’Eliette Abécassis montre très bien les enjeux de ce livre.
Site officiel de Editions de l'An 2
Chroniqué par en juin 2006