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Alpha (directions)

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Alpha. Ce titre dit/contient la notion de commencement et celle de langage. Alpha, comme un point de départ jusqu’à Omega (la fin), et entre les deux une échelle du temps qui sera en milliards d’années. Mais aussi Alpha de cet alphabet qui sert à retranscrire le langage, à le rendre mémoire et à en accroître le potentiel. Croire qu’il s’agirait là d’une sorte de paraphrase du «au commencement était le verbe» serait une erreur, car il s’agit, ici, bien plutôt d’affirmer l’idée de mettre du langage sur ce qui fait commencement quand on regarde le plus lointain passé.[1]

Ensuite, il y a en sous-titre «directions» au pluriel. Bien qu’il n’y en ait qu’une puisque l’on regarde vers le passé, on comprend aussi que ce qui en dirige la genèse est pluriel (et non d’un seul créateur/directeur), imprécis dans ses fins (possibles directions) et suscitant des explications multiples qui, du point de vue des idées, sont elles aussi, autant de directions possibles.

Le livre s’ouvre (et se fermera) sur une monochromie rose-orangée posant les bases de ce qui servira de cadre général.[2] Pas de titre, d’auteur, ou autres informations, juste un point de la même couleur chaude, infime tout d’abord, puis grossissant/s’agitant sous des forces aux allures d’un trait noir, pour une explosion graphique signifiant le Big Bang.[3] L’Univers s’installe alors, pour ensuite, après une dizaine de milliards d’années, porter en son sein une Terre parmi d’autres, autrement infime et singulière mais portant la vie qui nous anime jusqu’ici, fait qu’aujourd’hui l’on s’interroge, s’inquiète ou se réjouisse parfois.
De son accrétion lente au cénozoïque, Jens Harder nous conte cette suite de cinq milliards d’années supplémentaires, où la Terre commence à devenir notre jardin fragile présent, au moment ou l’hominidé a jeté son arme sur sa proie.[4]

Avec intelligence, l’auteur confronte les images pour décrire une évolution aussi multiple et semblant infinie dans ses mécanismes, que les discours humains qui l’appréhendent. Ces images de différentes natures (même si toute (re)dessinées par l’auteur), témoignent d’une démarche quasi philosophique, qui n’est surtout pas dans un œcuménisme mettant tous les discours au même niveau. Alpha vulgarise un discours scientifique avec cette valeur que ceux religieux n’auront pas. Oui, l’éclatement originel peut faire penser au Fiat Lux de la Genèse, mais si Harder l’évoque (en images seulement), c’est moins par polémique que pour montrer que face aux dogmes prétendant affirmer la vérité, la science affirme toujours, même dans ses certitudes semblant les mieux assises, le plus probable par l’expérience, l’induction, la déduction, etc. A travers ces images multiples, c’est toute la richesse de l’humanité qui appréhende une question consubstantielle à elle-même, en cherchant des réponses par les biais de ses moyens du moment.
Des œuvres pariétales à ce livre, tout cela témoigne du même étonnement. Avec cette nuance actuelle, que Jens Harder, homme du XXIe siècle, se distingue de cette descendance par un certain relativisme propre à son époque, entre post-modernité et mondialisation ayant fait l’inventaire de toutes les cultures. La conséquence n’est pas une équivalence entre les discours, mais l’affirmation que ce que théorisent aujourd’hui les scientifiques, est aussi discours/langage, et qu’ici il s’agira plus particulièrement de le dire/montrer en bande dessinée.[5]

Comme le livre récent de Clémence Gandillot, Alpha n’est pas une bande dessinée didactique. C’est un documentaire/essai s’interrogeant sur un langage (la bande dessinée), sur un discours (scientifique) d’autant plus confronté à d’autres qu’il aborde un sujet fondamental, métaphysique, racontant une histoire qui contient potentiellement toutes les histoires. L’auteur privilégie un art du montage servi par un discours essentiellement neutre, une chronologie stricte, qui ne commente ni ne légende précisément les images.
Si le résultat reste un tour de force, la présence du texte marque peut-être aussi une forme de retenue de la part de l’auteur. On sait que les grandes scènes muettes de 2001 l’odyssée de l’espace, en particulier celle préhistorique, ont été envisagées un temps avec la voix d’un narrateur. Kubrick a su éviter ce qui dans son cas aurait été un écueil. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de penser que ce livre aurait dû être entièrement muet. Est-ce un échec ? Était-ce véritablement possible ? Autant de questions toutes aussi passionnantes et vertigineuses, offrant un intérêt supplémentaire à cet incroyable et génésiaque travail de Jens Harder.

Notes

  1. «Alpha» désigne la première lettre de l’alphabet grec. Les lettres grecques sont souvent utilisées en mathématique, langage caché de la nature pour certains, celui des scientifiques en tout cas dont les découvertes et théories charpentent ce livre.
  2. Une monochromie qui, au gré des ères, va varier comme un arc-en-ciel, allant de couleurs chaudes à celles froides, comme une sorte d’allégorie du spectre visible qui nous permet de voir de nos yeux ce qui nous serait invisible autrement, soit parce que passé, soit parce que microscopique ou bien dans d’autres fréquences électromagnétiques.
  3. Notons que ce « bang » est une interjection popularisée par les onomatopées des bandes dessinées. Elle n’est pas reprise ici, une bande dessinée pourtant, car il est peu probable que ce «gros bruit d’explosion» ait fait du bruit, ou que pour le moins que quelqu’un l’ait entendu. Le Big Bang serait à imaginer comme une explosion «silencieuse» (pas d’air, pas de bruit) comme dans cette scène entièrement muette.
  4. Le livre d’Harder se terminerait là où commence — quasiment — le film de Kubrick (2001 l’odyssée de l’espace) quand l’hominidé jette dans le ciel un fémur devenu l’arme lui permettant de survivre, de chasser et de faire la guerre. Alpha est le premier volume d’une trilogie. Le second volume, Béta (civilisations), devrait s’intéresser plus précisément à cette aventure humaine. Quant au troisième, intitulé Gamma (visions), on peut penser qu’il pratiquera avec la même oscillation féconde entre science et mythe, entre prospective et prédiction, la volonté d’imaginer (ou plutôt d’imager) le futur, de celui de l’humanité à celui de l’Univers.
  5. D’où aussi la présence d’images ou de personnages liés à la bande dessinée : Jim Woodring, Lewis Trondheim ou Richard McGuire, par exemple, sont parmi les auteurs convoqués.
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Chroniqué par en janvier 2009

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