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Comme un lundi

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On connaissait l’efficacité mordante des planches de James (et son comparse La Tête X), publiées sur son blog. Les ouébophobes avaient même eu l’occasion d’y goûter eux aussi, à travers les échantillons publiés par L’Eprouvette. Le regard acide porté sur le petit monde de la bande dessinée, le cynisme désabusé, le coup de griffe las et élégant composaient d’avance un style de dandy bourru, d’ours instruit, de misanthrope attendri. Peut-être pas encore un auteur, mais à coup sûr une patte, capable de manier avec une maîtrise consommée les raccourcis du trait et ceux du texte. Un zeste de Cyrano, les pantoufles et l’air bougon en plus (un Cyrano qui aurait brièvement emprunté les lunettes de Léautaud, voyez).

Mais ces piques, pour brillantes qu’elles fussent, pouvaient aussi laisser craindre que le passage au recueil publié ne les dévitalise. Juxtaposées, les philippiques bonhommes ou vachardes de James ne risquaient-elles pas de se réduire à la chronique pipeul de la basse cour bédéistique ? Imprimé, le buzz du ghetto bédé pouvait notablement s’affadir — ou, plus anecdotiquement, donner un mauvais livre de plus. On a vu, et on verra encore, des découvertes de la blogosphère triomphalement portées sur les fonts éditoriaux, où éclate dans l’indifférence générale leur gentille absence d’épaisseur. Chaque art a ses stars ac.

Mais James a joué les maquisards : pendant que je maugréais, il traversait les lignes ennemies dans le noir. Comme un lundi n’est donc rien de ce que l’on pouvait craindre, et tout de ce qu’on pouvait espérer. James ressurgit là où on ne l’attendait pas, et change de raquette, avec bonheur. C’est une forme inattendue d’académisme qui porte les récits muets de Comme un lundi : en petites histoires courtes, en noir et blanc, portées par des cases décadrées, James réinvestit la satire morale des ancêtres.
Il y a du Sempé dans ses petits tableaux de mœurs, dans sa façon amère ou acide de croquer un caractère, un trait d’humanité, une aspérité de l’existence qui mérite le coup de loupe du dessin moral. Au-delà du dessin, il y faut plusieurs arts : celui du découpage, du rythme, du mot juste, de l’ellipse, de la chute ; James les possède, et produit des séquences d’un classicisme et d’une simplicité remarquables. Les personnages vaguement animaliers sont très légèrement tracés et pourtant aussitôt installés, dotés d’une épaisseur définitive ; l’expressivité et la mobilité des formes coïncident avec leur dépouillement, qui met encore mieux en valeur tel ou tel décor hollywoodien inattendu au détour d’une planche.

C’est qu’avant tout James maîtrise l’équilibre : la satire morale demande de la férocité et de la noirceur, mais aussi de la tendresse et de la légèreté. James alterne les saynètes légères et bien torchées (tout près du cartoonisme) et les charges plus sombres, plus cruelles, toujours très écrites — même et surtout les muettes. Si l’ensemble relève plutôt du badinage et de la gentille auto-dérision, on ne perd pas de vue les dessins rehaussés au lavis qui, sur la page de gauche, rythment régulièrement le volume, de la première à la dernière page : ils représentent les photos successives d’un même personnage souriant face à l’objectif, pris à différentes étapes de sa vie. Et la dernière illustration, un dentier souriant dans un verre, rappelle que le rythme du livre, c’est une vie, qui s’achève sur cette parodie aigre-douce du sourire des squelettes.
Derrière les petits tableaux moraux, aussi légers ou anecdotiques qu’ils soient, il y a chez James comme chez tous les moralistes, de La Bruyère à Hogarth et de La Fontaine à Gus Bofa, le sentiment de la mortalité, de la précarité et du passage. Cette ombre discrète équilibre les tendresses de midinette de James, leur donne un sens. Muet, le livre ne s’impose pas. On le lit presque distraitement, et sa discrétion même est une réussite. La demi-teinte est un art difficile. Ce n’est pas un chef d’œuvre, c’est un joli livre, et c’est très bien : on va désormais pouvoir en attendre d’autres en toute confiance.

Site officiel de James
Site officiel de 6 pieds sous terre
Chroniqué par en février 2007

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