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Dans mon open space : Business Circus

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Quand j’ai vu arriver les premières planches de James dans L’Eprouvette, j’ai jubilé. Un trait élégant et discret, presque suranné, donnait vie à des personnages décalés, qu’un blog avait d’abord lentement façonnés, et le tout était mis au service d’une série de charges acides et méchamment bien vues sur le petit milieu de la bande dessinée contemporaine. Par petites giclées de vitriol cynique servies sur lit de légèreté, James produisait une jolie critique maligne et distanciée du champ entier de la narration graphique séquentielle (auteur, éditeur, critique, lecteur, fan, animateur de salon, directeur de revue, tout le monde y passait, même l’avant-garde la plus autorisée qui, justement, le publiait). Ça méritait qu’on s’y intéresse.

Publiées en recueil, les critiques chroniques de James et la tête X tenaient leurs promesses. Petite entrée dans la bande dessinée, courant d’air frais, de l’ironie et des idées. Ensuite, Comme un lundi ouvrait un autre front, plus poétique : James y torchait de petites histoires tendres ou cruelles, souvent muettes ou presque, décadrées, légères. On ne l’attendait pas forcément sur ce terrain, où se révélait une drôle de sensibilité un peu vieillotte, un humanisme de principe, à l’ancienne, habillé d’une certaine naïveté choisie. Le cynisme poussait finalement sur un coeur d’artichaut, le vitriol cachait la tendresse, les petites scènes de Comme un lundi révélaient au fond la vraie force de James : n’être pas à la mode. Il y avait du Sempé dans ces histoires, un côté fin et concentré du dessin allié à un regard mi-tendre mi-amer, hermétique aux séductions de l’époque, pas du tout fasciné par les modes et les enthousiasmes passagers. James tâchait de prendre ses distances, travaillait à l’écart, cultivait des choses simples, encore en bouton, des produits frais.

J’y ai cru, j’y crois encore. Mais Business Circus, premier volume de la série Dans mon open space, sorti ces jours-ci dans la collection Poisson Pilote, n’a rien à voir avec ces promesses. C’est une satire poussive de la vie de bureau, qui suit l’arrivée d’un stagiaire dans une boîte anonyme et qui s’attache à lui pour parcourir l’entreprise, service par service, en égratignant laborieusement les figures obligées (le quinqua placardisé, l’assistante servile, le chef de vente lourdingue, l’informaticien immature, etc.).
Tout est convenu, tout est déjà vu : le décor lui-même est celui de Caméra Café, chacune des séquences courtes (une planche ou deux) est quant à l’humour, à la faculté d’observation, ou au sens de la caricature déréalisante, mille pieds en dessous du moindre strip de Dilbert. Pas de décollage, pas de nerfs, pas de style (et même, au fil des planches, on rencontre des variations de langage bizarres dans la bouche des personnages).
L’élégance même du dessin est tuée par le cadre strict du 48 CC couleur (rien à reprocher aux couleurs de Patrice Larcenet : elles appliquent impitoyablement le pastel de base de la collection, type Retour à la terre[1] ). Bref, de tous les points de vue, c’est un coup pour rien. Anodin, ni bon ni mauvais, oublié aussitôt que lu, Business Circus est une double déception.

Double, d’abord parce que James promettait mieux que cette pochade creuse et convenue dans un format sans âme, mais aussi parce que la vérité quotidienne des rapports sociaux, telle qu’on en fait l’expérience dans les situations de travail réelles, mérite des regards plus profonds et plus décalés, plus tranchants et plus nuancés.
Marre de cette psychologisation de tout : non, la vie de bureau, comme toutes les vies de travail, n’est pas seulement une question de «personnages», de mentalités individuelles et de trajectoires personnelles qu’on peut faire se croiser et se heurter dans un joli temps suspendu et neutre. La dépolitisation rampante de ce genre de récit gentiment décalé, qui renonce même à être franchement méchant, me navre. Ces planches auraient pu paraître en feuilleton dans Challenge. Le moraliste un peu mordant et plutôt fin des premières planches annonçait mieux. J’espère toujours.

Notes

  1. Sinon, y’avait aussi le sfumato-couleurs chaudes, type Isaac le Pirate, ou bien la Bichro-qui-fait-classe, qui d’ailleurs serait mieux passée ici.
Site officiel de James
Site officiel de Dargaud (Poisson Pilote)
Chroniqué par en mai 2008

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