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Le Concombre Masqué – Le bain de minuit

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Mandryka fait de la bande dessinée depuis ce toujours que l’on connaît et c’est avec la même obstination, depuis cette même perspective flottante, qu’il s’intéresse et s’est intéressé au pas grand-chose, à cet ailleurs ailleurs, essentiel, infra mince, au bout du monde, quelque part, sachant avant l’heure que les images sont dérisoires et qu’elles cachent souvent en prétendant montrer.

Revenu de l’enfance, parti de ce bout de soi quelque part mais derrière, il lui restait au présent de l’humour, et la bande dessinée que le monde d’happy baby boomers découvrait comme fait culturel majeur.[1] Mandryka s’intéresse alors aux Minuscules, oscille aussi pour des Clopinettes[2] et donne la vie remuante, entretemps, en même temps, à des artefacts et des symboles de la vie humaine ordonnée et productive (dénoncés alors), à toutes ces choses envahissantes et quotidiennes, et à ce règne végétal en rangs serré pour la satisfaction de notre faim animale et dont, au final, il faut avouer que notre vie dépend.

Pourquoi le concombre ?
Parce que c’est drôle ; parce qu’il est vert comme un martien et que, peut-être, en tant qu’alien, on peut l’espérer ne pas être aliéné ; parce qu’il vient originellement des régions de l’Himalaya (9000 ans de culture) où serait perché Xanadu et le Yéti qui a sauvé Tchang ; parce qu’il témoigne d’une ductilité virile tout en alliant une taille bien supérieure à ce fameux membre non préhensile où certains y logent trop volontiers leur humanité malique essentielle ; parce que ses cousins sont les cornichons et qu’au royaume de ceux-ci il est bien voyant ; parce qu’il est un grand légume sous des allures racé d’une fusée symbole alors de modernité, et parce qu’avec tout ça il ne pouvait qu’être logiquement un super-héros, cet archétype de la bande dessinée réjouissant les enfances et les adultes regardant leurs primes idéaux façonnant.

Pourquoi un masque ?
Le concombre est masqué pour ne pas être démasqué et servir de masque. Oui le concombre est apparu quand la mode du masque de concombre s’est démocratisée. Se cacher coulait donc de source, à la fois pour rendre justice, donner de la modestie à ses énormes facultés de surmâle végétal concurrençant les carnivores, et être repéré par la gente féminine pouvant en faire éventuellement un «justicieux» usage,[3] plutôt que de le couper en rondelles pour masquer ces rides démasquant[4] cet autre masque qu’est le visage.[5]

Donc, à la question «objets et végétaux avez-vous une âme ?», Mandryka répond en leur donnant cinq sens et quatre membres, ramenant du même coup à pas grand-chose la notion d’être vivants supérieurs.
Certes, sur ces cinq sens nous pouvons gloser. Les oreilles ne sont pas dessinées par exemple, mais bon, ils communiquent tous, se parlent et semblent s’entendre sans qu’aucun langage gestuel structuré ne se fasse jour à la lecture. Mais il est vrai que nous sommes dans une bande dessinée où tout est possible, qu’ils peuvent très bien lire les bulles de chacun, transformant celles-ci en pancartes flottantes et stationnaires de toutes ces drôles de manifestations mouvantes.
On notera aussi que les appendices nasaux sont particulièrement marqués, sans que les dimensions signifiantes d’un univers olfactif émergent vraiment. Mais ce qui aurait pu n’être qu’un manque n’en n’est pas un, puisque cela les rapproche de notre humanité qui (avec toute la dimension néoténique que cela implique), est bien plus regard que pif.[6]
A tout ce joli monde lui ayant rappelé leur nécessité permanente, Mandryka fait donc vivre des aventures plus que potagères, au bout du monde (quelque part), avant l’apique où tout s’arrête, où seuls ne bougent que les astres (sympathiques au demeurant).[7]
Du cadre de vie à celui de la case, il suffisait d’un crayon, de quelques feuilles de papier et d’une belle manière pour que tout cela naisse enfin.

Et quelle est la plus grande des présences masquées en ce monde surgissant ?
Les mots bien entendu, car l’humour du Concombre Masqué a cette rareté aujourd’hui, il passe par le langage, d’une attention aux expressions, proverbes, slogans de toutes natures, discours stéréotypés, métaphores, jargons, etc.
Les deux faces du signe, Mandryka les connaît puisqu’il fait de la bande dessinée. Tout à l’humour il en joue, et si unetelle nous dit qu’elle n’est pas une pipe c’est sûrement vrai puisqu’elle le dit, le laisse entendre. C’est comme ça, du moins dans ces cases débordantes irraisonnablement de vie imaginaire.
A illustrer autrement, à être au pied du signe et de l’expression, Nikita Mandryka n’obtient donc pas le chaos mais l’absurde et l’humour autrement signifiant, comme dans un rêve, cultivant l’interprétation du présent et du déjà-vu. Oui, le début de l’album en rappelle d’autres pour mieux s’insérer aujourd’hui. Et c’est la bonne nouvelle, Nikita Mandryka est certes une grosse légume[8] de la bande dessinée, mais son travail n’est toujours pas du jus de navet. Le cucurbitacé[9] reçoit le journaliste en loden, et il se souvient, alors, et comme toujours. Le périple peut commencer, dans une baignoire en marinade où, aidé de la poussée d’Archimède, diverses pesanteurs semblent se laisser oublier.
Puis les problèmes reviennent par l’intermédiaire de ce réveil bavard en bord de bassin, attaquant dès lors «le fort intérieur» du plus fameux des légumes. Des robinets qui fuient à ceux socio-économiques bien d’aujourd’hui en passant par ceux ébauchés d’un couple improbable, ils sont tous là, vivaces, assiégeant et diversement incarnés.
Et dire que tout ça tient peut être à un Glabougnot assis, là, sur une valve, car précisément être assis là (sur une valve ou ailleurs, hein !) est sa fonction d’être là (ici)…

Y aura-t’il une vérité ultime à cette histoire ?
Peut-être au prochaine épisode, en attendant contentons-nous de cette affirmation ultimement réjouissante : le concombre reste le maître du monde.

Notes

  1. Ou comme faisant partie d’eux-mêmes, à eux devenu majeurs.
  2. Ces deux titres sont des traductions (plus ou moins large) du terme Peanuts, et donc de la bande dessinée homonyme qui a tant marquée la génération de Mandryka par ces profondeurs d’humanités qu’elle cachait sous des dehors enfantins. Une autre bande dessinée déjà, dépassant (transcendant) ses dehors strictement divertissants et spectaculaires.
  3. Car le concombre n’est pas de bois, sachez-le.
  4. Les rides d’expressivité sont un peu comme ces lignes indiquant les mouvement dans les bandes dessinées, elle mettent, expriment, animent un visage et ses éléments quand celui-ci ce veut/voudrait inexpressif, de marbre… Comment ce cacher sans masque ? Est-ce l’apanage de la jeunesse ?
  5. Et quitte à être marqué, autant que ce soit par le plaisir et la rigolade.
  6. Mot qui n’est pas là par hasard, dénommant la revue où sévissait vaillamment, à la fin des années 60, le jeune cucurbitacé masqué. Tu noteras ami lecteur, lectrice mon amour, qu’une des plus importante revue de l’histoire de la bande dessinée franco-belge, portait précisément le nom populaire de ce qui qualifie pour certains la nature même de ce neuvième art bocal, pardon local : le gros nez. Cette revue aurait-elle pu être ce que le nasique fut à Rastapopoulos : une prise de conscience de son physique ? Les chercheurs cherchant le diront peut-être. Quand aux plus jeunes générations, elles ne me comprendront que le jour où une revue de bande dessinée japonaise francophone s’appellera «Les grand yeux» et tirera à un million d’exemplaires.
  7. Et tout ça sans « refoulé » bien sûr, de peur qu’il ne revienne.
  8. Féminin rabaissant. Ici témoignage d’humour.
  9. Cucurbitacée est un nom féminin, pour Le concombre Masqué ce n’est plus une famille mais un titre. Masculin honorant. Témoignage d’humour, encore.
Site officiel de Nikita Mandryka
Site officiel de Dargaud
Chroniqué par en avril 2007

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