Couleurs

de

L’empreinte d’une main s’affirme à la fois comme le geste de peinture le plus originel — celui de l’art pariétal — et celui le plus fondamentalement identitaire, portraiturant a minima autant l’individu (l’empreinte) que son espèce (ses caractéristiques préhensibles uniques). Ici, l’usage des couleurs primaires renforce l’idée d’une découverte et de l’accès à des, ou d’une (com)préhension de fondamentaux.
Dans un registre plus symbolique, cette main est aussi celle qui dit halte, invitant au mieux au temps du dialogue, au pire à une confrontation.

Hervé Tullet cultive et le dialogue, et la confrontation ; s’accordant en cela à deux centres d’intérêts qui semblent ajuster son champ de création depuis quatre ans.
Dans le premier cas, le dialogue se fait avec l’objet livre ou album. Couleurs serait alors la fin d’un triptyque entamé en 2010 avec Un livre et poursuivi en 2013 avec Sans titre. Le tout forme une sorte de déconstruction joyeuse où s’analysent d’abord les particularités de l’objet livre, puis celles de la réalisation de son contenu, et enfin, aujourd’hui, celles faisant sa substance, entre matière et essence.[1]
Dans le second cas, celui de la confrontation, celle-ci ce fait dans un rapport plus fécond que conflictuel avec l’univers d’objets numériques, trop souvent dénoncés par ailleurs comme annonçant  la mort des livres. Tablettes, téléphones dits intelligents, tous ces écrans et objets à la mobilité paradoxale[2] induisent un usage relativement nouveau de la main et des doigts. Cette façon sans intermédiaire[3] d’évoluer pour  rechercher de l’information rappelle celle du livre, voire d’autres objets quotidiens antérieurs au numérique suivant la nature des fichiers/données recherchés et utilisés. Ces aspects sont souvent renforcer par de nombreuses applications aux conceptions dites «skeuomorphiques».

Dans Couleurs, Hervé Tullet interrogerait cet illusionnisme, cette imitation en trompe-l’œil, ce faire semblant sans se salir les mains, voire cette simulation sans danger. Il s’intéresse à la matière — aux empreintes et aux traces qui s’y accolent — et, par les couleurs qu’elle renvoie, aux infinies possibilités qu’elle permet une fois ses caractéristiques comprises.
Couleurs initie aux couleurs par une prise en main affirmée dès les premières pages du livre, mais qui doit dépasser celui-ci en le refermant. L’enfant est invité à aller au-delà, d’ouvrir une porte de ce qui, à l’aune des paradigmes actuels, pourrait aussi être perçu comme un écran (de papier) avec imitation/reproduction d’une palette. L’auteur verrait le livre comme une stimulation plutôt qu’une simulation, mais aussi une transmission dans le sens où si celui-ci semble un garant plus pérenne de l’information et peut plus facilement incarner une filiation remontant aux origines de la culture, il n’est aussi qu’un simple relais, qui ne pourra jamais durer aussi longtemps que la trace d’une main sur la paroi d’une grotte.

Enfin à l’heure ou la biométrie s’intègre dans certains de ces écrans mobiles les plus récents, où l’identité d’un individu finit plus que jamais par se résumer à ses caractéristiques physiques ou ses gènes, Couleurs résonne d’une liberté insaisissable et toujours à saisir, aux reflets multicolore et aux timbres changeant d’une gamme unique et avant tout intérieure. Couleurs est une liberté sur le papier (et dans un livre) qui ne reste plus qu’à mettre en pratique une fois les mains libres ou libérées.

Notes

  1. Notons que Couleurs a les mêmes dimensions, le même façonnage que Un livre.
  2. Ils reposent le plus souvent sur une informatique dite en nuage qui induit des réseaux de plus en plus centralisés rappelant le minitel. L’acronyme «Gafa» — Google, Apple, Facebook et Amazon — en dénomme ses principaux acteurs actuels.
  3. Sans dispositif de pointage — une souris par exemple — extérieur à l’écran.
Site officiel de Hervé Tullet
Site officiel de Bayard
Chroniqué par en mars 2014

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