Dans la forêt

de

Alors que je l’interviewais en octobre 2009[1], Lionel Richerand m’annonçait la sortie de Dans la forêt pour l’année prochaine. Il aura finalement fallu attendre trois ans de plus pour découvrir le nouveau livre de ce dessinateur protéiforme. Trois années sans doute nécessaires pour faire arriver à maturation ce projet qui lui ressemble tant, convoquant pêle-mêle bestiaire monstrueux, innocence de l’enfance, végétation luxuriante et mythologie hébraïque…

L’auteur nous plonge au XIXe siècle, dans l’ambiance cossue d’un château perdu à l’orée d’une forêt anglaise. Nous y découvrons la petite Anna s’ennuyant ferme. Couvée par une mère aimante mais étouffante, elle vit une relation fusionnelle avec ses poupées tandis que dehors une délégation de crapauds tente d’attirer son attention. Par divers procédés, cette bande sympathique et maladroite va réussir à obliger Anna à les suivre au cœur de la forêt afin de la présenter à leur roi et à la Grande Boueuse, figure tutélaire des bois et des bêtes sauvages. Commence alors un récit initiatique brassant dans un même geste recherche du père décédé, rencontre de la gémellité et fusion écologiste.

Lionel Richerand est un dessinateur radical et polymorphe[2], mais il conserve toujours la grande puissance de son dessin. S’il s’adapte au public attendu à chaque nouveau livre, il conserve toujours un foisonnement très esthétique mais peu rassurant. Dès la couverture le ton est donné : ici, la nature est belle mais vivante et cette petite fille qui s’y avance avec l’air décidé, une tête de poupée entre les mains, ne pourra résister qu’en devenant elle-même un plein acteur de cette forêt.

Découpé en plusieurs grands actes implicites – l’exposition, la rencontre avec la forêt, la mutation en force d’apothéose incendiaire – Dans la forêt est profondément évocateur et joue sur un rythme subtil. Alternant des cadrages métamorphes, épousant l’action, avec de fréquentes pleines pages, créant rupture et plongeant dans le dessin, Richerand semble avoir synthétisé avec habileté tous ses travaux antérieurs. De cette synthèse ressort une œuvre fantastique s’ancrant dans une tradition définie mais apportant un récit clairement original.

Difficile de ne pas penser à toute la littérature anglo-saxonne mettant en scène une jeune fille perdue dans un monde étranger et s’y adaptant peu à peu. D’ailleurs, l’orée de la forêt de la couverture, arrondie, fait indéniablement penser à un terrier. Mais si Richerand assume totalement cette tradition, que ce soit dans la construction ou dans le rapport de l’enfant à ce nouveau monde, il raconte bien une histoire nouvelle, aux racines anciennes et pourtant bien contemporaine dans ses enjeux.

Notons par ailleurs que le livre se conclut par un assez beau beau recueil de cryptozoologie qui, sur près d’une trentaine de pages, ne sombre pas dans le simple bestiaire un peu rigolo mais va même parfois jusqu’à la véritable taxonomie. Un effort appréciable qui conclut intelligemment un récit puissant et hypnotique, dont la fin ouverte aurait sinon pu laisser le lecteur sur sa faim.

Notes

  1. Un podcast de cet entretien peut se télécharger ici.
  2. Il a aussi bien publié des dessins très underground chez Le Dernier Cri ou Gotoproduction qu’un récit mythologico-fantastique chez Akiléos ou encore un livre jeunesse chez la Joie de lire.
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Chroniqué par en avril 2013

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