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Désordre au Paradis

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Trop jeune pour la vie béate, un angelot sème son humeur girouette, un désir pour faire des images, et surtout une lutte contre une perception du temps en enfance dense comme du plomb, qui fait de l’éternité un ennui sans fin, bien plus certain que dans une vie éphémère. Que faire dans ce Vatican du ciel, dans cette bureaucratie des nuées où tous sont contents d’y avoir échappé quand lui, ne l’a pas connu cette vie d’ici bas, ou pire, pas assez pour s’en souvenir et en faire des images ?

Dans cet au-delà, dans ce paradis ébauché par Gabrielle Vincent, l’ambiance est masculine[1] et la béatitude éternelle s’est confondue avec la vie pépère de même durée. Tous furent vivant et savent à quoi ils ont échappé, et sont là comme pour des vacances bien méritées. Alors un enfant plus vif que de coutume, qui est forcément mort à une période de la vie où c’est injuste plus qu’à toute autre, ne peut surgir au paradis que pour voir l’artifice infernal d’une foi des grandes questions, ayant fait place à celle piteuse qui fait tout pour les oublier et les éviter.

Le paradis est-il par conséquent sur la Terre ? Et bien non. Quand notre angelot y retourne en s’échappant du céleste, c’est un désir de voler de ses propre ailes, plus littérales cette fois-ci, qui lui fait défaut. Il retourne d’où il s’était échappé encore plus déboussolé. Sur terre comme au ciel, il lui manquera donc toujours quelque chose. Une insatisfaction qui pose question.

De quelle nature serait-elle ? Peut-être de n’avoir pas vécu, de n’avoir pas pu faire de son temps sur la terre une création, une génération. Car si Dieu a fait l’homme à son image, il lui a communiqué en même temps ce goût pour l’acte créateur et celui des images. On comprend donc qu’il soit difficile de trouver crayons et pinceaux et que cela fasse révolution dans sa propre maison. Mais une fois en leur possession d’autres questions surgissent : que dire ? Comment le faire ? Pour qui ? Avec qui ? Dieu s’est-il posé ces questions au moment de créer ?

Désordre au Paradis est une réédition. Paru une première fois en 1989, ce livre fut l’unique incursion de Gabrielle Vincent dans les terres circonscrites comme telles de la bande dessinée, comme l’explique Arnaud de la Croix dans sa préface. L’album semble être passé inaperçu, pour des raison qui tiendraient à la renommée de son auteure, classée illustratrice pour enfants une bonne fois pour toutes ; et à son usage virtuose du crayon se jouant de l’ébauche et de l’esquisse, rare en cette fin des années 80 plus habituées à la ligne claire cernant hermétiquement les couleurs. A cela s’ajoutait une pagination hors des standards et une typographie certes étudiée et appropriée, mais non manuscrite qui, au pire, choquait l’œil des amateurs ; au mieux les faisait ranger ce livre dans la catégorie pour enfants.
Aujourd’hui ce livre apparaît d’une liberté de précurseur, actuel dans son indépendance, cultivant une poésie sincère où l’interrogation sur l’enfance et le plaisir du dessin irradient la moindre des cases. Un album qui revendique et porte un désordre qui s’appelle curiosité.

Notes

  1. La question du sexe des anges, mot masculin au demeurant.
Site officiel de Casterman
Chroniqué par en mars 2009

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