Un jour, un chien

de

Abandonner le chien en bord d’une route en l’éjectant de la voiture. Celle-ci fera la différence par sa vélocité ; le rugissement de son moteur identifiera enfin la nature animale de son conducteur. Regrets ? Non. Se retourner uniquement pour voir cette mise à distance. Le chien n’est plus qu’un point, une ligne entremêlée sur le plan de cette feuille faisant le support du monde. C’est déjà si loin, cette vie avec. Grâce soit rendue à la machine domestiquée, donnant l’illusion de la maîtrise par sa bonne conduite, offrant une quasi morale. Etre en elle, faire ce qu’elle exige, s’illusionner de rattraper le (ou gagner du) temps et voir la nature devenir un décor défilant et interchangeable. Alors un chien, un jour ? Autant dire rien devant ce triomphe.

Mais peut-on se passer de l’animal ? Est-ce sans conséquences ?
Au bord de cette route des hommes assujettie aux odeurs de voitures, le chien cherche le chemin olfactif du familier, du retour peut-être.
Que celui-ci, dans son éventuelle ébauche, soit perpendiculaire à en croiser justement le trajet d’automobiles, et qu’il en provoque l’accident, devient alors logique. Un chien, des hommes et toujours deux constructions du monde malgré leur vie ensemble. S’ensuit ce carambolage ; le triomphe de la bagnole est devenu catastrophe, en voulant moins éviter l’animal abandonné, que poursuivre coûte que coûte la route à toute allure. Un choc frontal de bolides identiques, en faisant une sorte de miroir se brisant.
Le meilleur ami de l’homme n’a alors jamais été si bien qualifié. Il a stoppé une course, l’humanité est en bord de route. Mais, animal, il ne peut être responsable. Les coupables sont ceux qui l’ont abandonné. Cette queue entre les jambes identifiant sa peur comme sa peine, est moins le reflet d’une culpabilité que de l’effroi causé par ce bruit d’objets accidentés, ces cris de maîtres potentiels autours, et ce feu qu’ils ne dominent plus, se portant aux autres voitures.

Tout à l’étonnement de cette immobilité retrouvée, se découvrant avoir troqué le feu des cavernes pour la mobilité sur quatre roues, l’humanité reste ailleurs et l’apprivoisement n’est pas encore à l’ordre (au désordre) de ce jour. Il faut éteindre, puis dégager la route. Le chien erre donc toujours, franchissant en dehors des voies fréquentées, ce vaste désert décloisonné pour l’agriculture intensive, cette distance qui le sépare de cet autre objet humain qu’il eut pour foyer : la ville. Bien sûr, ce n’est pas celle qu’il a connue. Mais à défaut de retrouver ce qu’il a eu comme vie d’avant ce jour, il y trouvera l’enfance de l’homme, un gamin sachant marcher et voir encore abandons, peines et vies autres dans les rues.

S’apprivoisèrent-ils et eurent-ils une vie qui ne fait pas d’histoires ?
Sûrement. Il s’agit aussi d’un conte ou d’une fable. Un jour, un chien est un titre qui contient le «il était une fois…». «Un jour, un …» même hors temps,[1] même unité et cette animalité domestiqué qui fait que les bêtes parlent et/ou nous parlent. Ce chien est comme un petit poucet solitaire, sans les petits cailloux d’odeurs[2] lui permettant de s’y retrouver, affrontant un ogre mécanique[3] allant à bien plus de sept lieux. Nous le suivons sans mots lus dans cette éthologie au crayonné amenant en surface ou rendant visible l’écheveau d’émotions non verbales composant tout être vivant.
Ce livre date de 1982, et reste un tour de force pour sa performance graphique et la liberté qui s’y affirme. Gabrielle Vincent (1928-2000) y synthétise un savoir-faire et une présence actuelle du conte ou de la fable, puissant sa force dans ce qui reste un fait divers, d’autant plus insignifiant que son genre qualifie la moindre des rubriques dans le monde de la presse : celle des «chiens écrasé». Celui de ces pages reste bien vivant, amenant à ces jours gris, cette question de l’animal dans une société qui s’en éloigne, ou prétend s’en abstraire, pour mieux le dévorer et l’exploiter dans un monde qu’elle façonne. En quelque sorte, «Nous sommes des chiens» pourrait être l’implicite, avec toute la latitude d’expressions qu’entretient ce mot désignant le premier des animaux domestiqué.[4]

Notes

  1. Antérieur lui aussi car, à la lecture et dans l’esquisse des voitures ou des personnages, se décèlent les décennies 60 et 70.
  2. Les levées de pattes.
  3. Un ogre est un géant qui se nourrit de chair humaine en général.
  4. De synonyme de fidélité à celui de canaille, en passant par celui de l’élégance, ou bien dans la manière de qualifier la dureté d’une vie, la morosité météo, etc.
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Chroniqué par en avril 2008