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Dessins variés, effets divers

de

C’est lors d’une exposition qui s’est tenue en 2012 sur les faits divers que Matthieu Chiara commence à s’intéresser à ces récits quotidiens souvent tragiques. Il compose alors une très grande planche sur laquelle il réalise une trentaine de dessins humoristiques. Il continue dès lors à travailler sur ce sujet et accumule une grande quantité de dessins qu’il a sélectionnés de manière drastique pour arriver à ce volume. Sa matière première, il la puise sur le site internet www.faitsdivers.org qui recense un grand nombre de faits divers qui se déroulent dans le monde entier (âmes sensibles s’abstenir !). Il garde les énoncés des articles du site et les mets en scène, réinventant les situations et interprétant ces titres à travers le prisme d’un humour noir, irrévérencieux mais toujours savoureux. À une période où la bande dessinée journalistique et/ou de témoignage prend de plus en plus d’importance, notamment à travers La revue dessinée, le succès des livres de Joe Sacco ou encore les albums labélisés Amnesty international, Matthieu Chiara propose une confrontation plus légère et décalée avec la violence d’une réalité glauque, morbide et pourtant ordinaire.

Un lien très intéressant se crée ainsi entre la réalité du fait divers dont est tirée la phrase d’accroche, et la fiction à travers laquelle l’auteur s’empare de cette réalité pour se l’approprier, en dégager le sordide et la violence qui l’habitent et l’investir par un décalage humoristique et parfois poétique. Plus que le fait divers lui-même, ce sont les énoncés tirés du site internet qui vont intéresser l’auteur, qu’il retranscrit exactement comme ils sont présentés, préservant la froideur et l’ambiguïté que ceux-ci charrient. Ils contiennent en eux-mêmes, par le choix du vocabulaire et de la syntaxe (souvent pauvres et succincts) une contingence au travers de laquelle se précipite toute l’horreur du monde (ce qui est certainement le but recherché par le site). Les faits divers contiennent en effet une part d’ombre ((Pour reprendre le titre du roman de James Ellroy dans lequel il revient sur l’évènement terrible, le meurtre de sa mère, qui a conditionné sa fascination pour les tueurs en série.)) mystérieuse et dérangeante dans l’outrance qu’ils exposent. Ils révèlent une parcelle d’humanité difficile à s’approprier. Ils présentent souvent des instants où l’homme dépasse sa condition sociale pour laisser éclater sa condition d’humain dans toute sa perversité, l’enfonçant dans ses pulsions les plus viles et dans ses comportements les moins avouables. Ce sont parfois seulement de petits travers comme l’égoïsme, la jalousie ou la luxure, mais qui sont poussés à un tel paroxysme qu’ils ne nous sont plus supportables. De plus, le fait divers a aussi une dimension anodine, présenté dans les marges d’un journal quotidien. Il n’a d’extraordinaire que le dépassement des barrières sociales. Il nous touche donc plus directement.

Ces comportements aux travers desquels la violence humaine se dévoile dans toute son horreur et que laisse entrevoir les titres racoleurs, Matthieu Chiara les replace dans une mise en scène où l’humour conjure le sordide. Il propose une surenchère qui met à distance l’émotion primaire que provoque le titre. Il re-humanise les personnages à travers l’histoire qu’il dessine et qui découle d’une certaine logique de narration. Cette logique peut prendre des formes débordantes d’absurdité, de bêtise et de noirceur qui contrebalancent la situation initiale du fait divers. L’auteur transforme la réalité en fiction pour mieux l’accepter. Et mieux en rire, ou alors en rire mieux. Il manie différents degrés d’humour qu’il combine allègrement. Grace à cette diversité, les dessins surprennent à tous les coups et le lecteur ne se retrouve pas confronté à un seul registre dont il commencerait à comprendre la mécanique et prévoirait les gags à venir. Sans être condescendant, l’auteur s’amuse de la bêtise et de l’absurdité déjà contenues dans les titres. Il rend les personnages attachants. Certains dessins, plus rares, sont assez saisissants par leur silence et leur poésie qui tranchent avec l’ensemble du livre. Un rythme de lecture pensé emporte le lecteur et participe d’une dynamique de lecture, même si les dessins sont indépendants les uns des autres

Cette mise à distance est reprise visuellement : Matthieu Chiara présente ses personnages en légère plongée, toujours en pied. Il les dessine vus de loin, ne laissant la possibilité que d’imaginer un visage que l’on ne peut que discerner et qui est caractérisé par des signes distinctifs simples[1]. Le trait est précis, les anatomies, les gestuelles et les  vêtements sont travaillés pour rendre le dessin le plus expressif possible. Le dessinateur développe des compositions qui privilégient l’équilibre et la bonne lecture de l’image à l’esbroufe graphique qui gonfle le dessin de détails souvent encombrants et inutiles. Si le gag fonctionne par son décalage humoristique, celui-ci n’est véritablement opérant qu’à travers les compositions qui le magnifient. L’auteur réduit les décors à leur plus simple expression, à l’évocation qui permet à l’idée de naître et s’accrocher dans l’esprit du lecteur qui complètera (ou pas) la suite de la pièce suggérée. Ce dernier se souviendra d’un salon de coiffure alors même que l’auteur ne dessine qu’une commode que surplombe une glace. Avec ces scénettes et leurs mises en scène, l’auteur développe un petit théâtre glauque et jouissif en même temps. Nous retrouvons ainsi une certaine tradition du dessin d’humour, de Chaval à Bosc, gonflée de modernité, autant graphiquement que dans les sujets abordés.

Matthieu Chiara, lauréat du prix jeune talent à Angoulême en 2013, nous amuse de toutes les situations, même les plus dramatiques et les plus violentes. Il s’éloigne du sordide par l’irrévérence, l’absurde et la surenchère. Au cours d’un échange par mail que j’ai pu avoir avec l’auteur, ce dernier, alors que je réagissais à la violence d’un fait divers que je venais de lire, conclut avec la distance qui caractérise son livre : « l’être humain est si créatif »…

Notes

  1. On pourrait penser au travail de Ruppert et Mulot dans cette volonté de ne pas dessiner de visage par exemple, mais ici la mise en scène est plus distanciée et le dessin plus précis encore.
Chroniqué par en octobre 2015

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