L’ Eléphant

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Pour une raison qui m’échappe, le nom d’Isabelle Pralong m’était resté en mémoire. Pourtant, la dernière fois que j’avais eu l’occasion de le voir, c’était en 1999, lorsqu’elle avait sorti son Ficus chez Atrabile, une petite tranche de vie découpée autour de l’arbuste du titre. Depuis, plus rien dans le domaine de la bande dessinée, c’est vers l’illustration et le livre pour enfants (avec son Fourmi ? en 2004) qu’il fallait aller la chercher. D’où la surprise de découvrir dans les rayons cet Elephant, dont l’arrivée est aussi inattendue que fracassante.

«- J’appelle de l’Hôpital pour votre père il est
– Je n’ai pas de père.
– Tout le monde en a un, madame, et le vôtre est ici. Dans le coma.»

Si l’entrée en matière d’Isabelle Pralong pour ce livre[1] tient du coup de théâtre, c’est bien le seul artifice spectaculaire auquel elle va recourir dans une histoire qui fonctionne par petites touches, un récit subtil et tout en échos, où chaque chose a son importance, et où rien n’est laissé au hasard.

Claire a 39 ans et deux enfants — elle est mère, donc adulte tant par l’âge que par la fonction. Mais cette nouvelle d’un père réapparaissant dans sa vie la repositionne soudain dans une position d’enfant. Comment récupérer alors son père ? Comment se réapproprier la figure paternelle, quand on ne l’a jamais connue ? Comment, plus simplement encore, établir un dialogue avec ce corps inerte et silencieux, que l’on ne connait ni ne comprend ? Claire essaie d’endosser ce rôle nouveau qui lui échoit, ce rôle de fille — mais elle, la costumière qui aide les acteurs à devenir leur personnage, elle qui aide à parfaire les faux-semblants, ne peut/sait pas.
Il faudrait lui parler. Mais parler, c’est difficile.[2] Difficile d’aborder les gens, encore plus d’esquisser un geste, d’initier un contact.[3]

Autour de cette tempête interne, la tempête de la vie continue, et il faut faire face et bonne figure. Cacher ce qui se passe dedans,[4] pour qu’il n’en sorte pas trop au dehors. Il faut ici évoquer le dessin d’Isabelle Pralong, au trait fragile et expressif, et qui fait vibrer les espaces autour du personnage de Claire — l’extérieur réagissant directement aux émois de l’intérieur. Les pièces deviennent immenses et les ascenseurs oppressants, les bulles s’envolent comme autant de souffles d’air, les personnages grandissent ou rapetissent au gré de leur colère…

Heureusement, il y a les rencontres. Des rencontres avec d’autres qui osent la parole ou le geste — des rencontres accidentelles à plus d’un sens, mais qui redonnent confiance, qui permettent de reprendre pied dans ce tourbillon d’émotions qui reviennent à la surface, de souvenirs que l’on retrouve. Dans cet univers où les hommes sont absents, on repart à la conquête de celui qui aurait dû, au moins pendant un temps, être «l’Homme» idéal,[5] même si l’on ne peut plus que se raccrocher qu’à ce qui reste, les yeux (pour pleurer ?). Mais Claire fait des progrès, s’ouvre peu à peu, se décide à parler. Et alors qu’elle accepte enfin l’idée de cette filiation, elle se voit accorder des marques de paternité — comme un cadeau.[6]

Et s’il vous fallait une seule raison de retenir le nom d’Isabelle Pralong — cet Eléphant subtil et intime devrait vous suffire.

Notes

  1. Qui compte près de 80 pages, soit une portion généreuse de son dessin ciselé.
  2. Bien sûr, le début des relations entre Claire et Nina illustre bien ce point, mais à mon sens leur mode de communication actuelle est encore plus symbolique : une communication qui épuise ou évite les mots, et qui fonctionne à grands renforts de gestes et de monosyllables : «Où ça ? Là. Là ? Non, ici, là et là. Qu’est-ce qu’il y a ?».
  3. A deux reprises au début du livre, Claire exprime l’envie d’un contact humain, devant l’actrice à la poitrine opulente et en compagnie de la mère croisée à l’école. Un désir sans doute exacerbé par l’absence de son Dimitri, avec qui elle parle au téléphone (mais sans pouvoir toujours le joindre), et qui la laisse dormir seule.
  4. Que ce soit ses propres inquiétudes ou une «haleine de chacal du désert».
  5. Perturbation supplémentaire de la vie d’adulte, où l’on a de généralement consommé de longue date son complexe d’Œdipe ou d’Électre. Ici, ce serait presque un Électre inversé — la mère refusant d’être une rivale, et la fille rechignant à aller séduire son père…
  6. Et c’est alors que son homme, Dimitri, consent enfin à rentrer. Comme si ce parcours de réappropriation du père ne pouvait se faire que dans cette parenthèse, la présence-existence du conjoint entérinant l’état de femme-adulte en opposition à celui de fille-enfant.
Chroniqué par en juillet 2007
  • gregg

    Subtil, intime. Deux adjectifs qui décrivent à merveille ce petit livre qui vous retourne sans en avoir l’air.