Filer droit

de

Un canard pas plus vilain qu’un autre est du liquide, de l’aérien et des arbres. Sa famille est de la terre et de la lumière solaire qui la baigne. C’est là, la différence. Celle de traits de caractères portés en soi, horizontaux pour notre palmipède, verticaux pour ceux de sa famille. L’un se sent porté par l’ascensionnel du monde, perpendiculaire au vent comme une voile carrée ; les autres enferment ce sentiment, y voient peut-être une chute, et le fige en eux, préférant de leurs corps devenu prison,[1] la vie étale aux allures d’un univers rassurant, circonscrit comme une mare. Une vie nombreuse qui s’amuse, se baigne et se donne à voir avec plaisir, qui a toutefois pour conséquence de démontrer que l’isolé horizontal au ciel est souvent visible quand sa famille biologique ne l’est pas, et inversement.

Mais dans la barbotière, il y a peu de l’étale au létal. Il suffit d’un chasseur et de son fusil indexant une famille de canard, pour viser ce qu’il voit d’ordinaire, et, d’une détonation, donner à la vie de ces palmipèdes un sens qui ne leur a jamais appartenu. Des destins en élevage quand un demande à s’élever résumerait ainsi ce livre. Une question reste alors : qu’est devenu ce marginal volatile d’entre les lignes ?

Il est passé au travers. Libre d’être invisible. La disparition des siens l’aura indirectement encore plus caché, ce malheur l’aura libéré. Beaucoup de peur et bien moins de peine forcément, puisque comprenant soudainement par ce drame effrayant, qu’il sentait en lui-même la prévisibilité de ces destins. Sa tristesse ne venait peut-être pas du rejet de sa différence mais de ce savoir inconscient que leur vie ne leur appartenait pas en cette mare-cible à canarder.
Ainsi seul, il se laissera porter vers ce qui le fait. Découvrant le ciel et ses habitants invisibles semblables à lui-même. Une nuées dans les nues, rassurante aussi par sa multitude surtout quand il faudra s’arrêter de voler et se poser. Trop de cibles pour un fusil. Etre montré du canon devient hasardeux, non prévisible, et une autre forme d’invisibilité s’offre à notre canard pour avoir cette liberté unique, celle d’une vie, de filer droit sur l’horizon.

Avec un art optique à la fois simple et savant, l’auteure[2] explore avec évidence le contraste de soi par rapport au monde qui fait le devenir de l’enfance et se constate à l’âge adulte. Un rapport dans l’image où la forme naît de la rencontre entre les lignes. Une idée lumineuse dans la difficulté qu’elle offre à voir, à faire constater que l’œil peut se tromper et que le visible (ou l’invisible) vient et tient à ce qui l’entoure.
A ce clair-obscur de rectitudes tracées dans les arthymies subtiles de la main et de l’épaisseur d’un trait rencontrant les irrégularité infimes de son support, s’ajoute l’idée de lignes de vie contre celles du temps, en des rôles pouvant s’inverser d’un coup d’œil, devenir contenant puis contenu, donnant forme à une fragilité bien vivante et à cette singularité d’exister.

Notes

  1. Verticaux comme des barreaux de prison.
  2. Dont c’est le premier album. Voir ici son blog. Notons aussi que les éditions Mémo qui publient cet album, inaugure avec celui-ci ainsi que trois autres une nouvelle collection dénommée «Primo».
Site officiel de Noémie Schipfer
Site officiel de Editions MeMo
Chroniqué par en février 2011

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