Flying Girl

de

Lors de son lancement en 2000, en tant que supplément du Big Comic Spirits, IKKI se vit doté d’une imposante équipe d’auteurs reconnus par la critique et pour leurs qualités artistiques. Le magazine attira une attention certaine en amassant de grandes signatures : Matsumoto Taiyô (Ping Pong, Printemps Bleu), Yamamoto Naoki (Believers, Asatte Dance), Kuroda Iou (Nasu… Et autres aubergines), Matsunaga Toyokazu (Bakune Young), Matsumoto Jirô, Onozuka Kahori et Nihonbashi Yoko. Après avoir fini leur série respective,[1] certains seulement de ces auteurs restèrent chez IKKI, les autres partant dans des magazines différents. IKKI fut alors forcé de développer ses propres nouveaux talents.
Trois artistes en particulier, Hara Kazuo (Noramimi), Iwaoka Hisae (Flower Cookies) et Kasabe Tetsu, ont élu domicile chez IKKI pour plusieurs livres. Avec des style assez similaires, combinant une légère touche de fantastique à un contenu épisodique, ils représentent ce que l’on pourrait appeler le modèle des manga-ka «maison» d’IKKI.

Kasabe, quant à lui, s’est d’abord taillé une place avec une assez longue série d’histoires courtes indépendantes, qui furent publiées ensuie en recueil dans l’excellent Bunnies and Others. Après dix-huit mois dédiés à ces six one-shot, il a commencé son premier feuilleton avec Flying Girl. Sur le papier, Flying Girl ressemble à un croisement entre les pitreries d’une comédie en expansion bouillonante à la Urusei Yatsura et la formule efficace du «gadget du jour» de Richie Rich.
Un fonctionnaire complètement ennuyeux et générique nommé Yamada se voit imposer la «Corvée de Todd» par son suffisant de chef. La Corvée de Todd consiste à surveiller le Professeur Todd, inventeur génial et excentrique, dont les créations sont magnifiquement fascinantes, mais fréquemment dénuées de bon sens, voire tout simplement dangereuses. Et le rôle de Yamada est jutement d’empêcher le Professeur de donner naisssance à ces plus discutables inventions, dans son refuge à flanc de montagne. Pour compliquer les choses, il y a Isogai, la superbe et bien dotée (son tour de poitrine en cm figurant sur la couverture même du livre) assistante dont Yamada, étant quelque peu nigaud, tombe immédiatement amoureux. Cet amour obsessionel, et sa potentielle réalisation / découverte sont apparemment l’objectif ultime de l’histoire, mais les vrais stars du spectacle sont les inventions elles-mêmes.

Les créations de Kasabe font preuve du dynamisme nécessaire à ce type de comédie loufoque de personnages — de l’abruti mais stoïque Yamada, au bienveillant quoique distant Professeur, en passant par la curieuse et turbulente Isogai, et bien d’autres. Ce sont pourtant bien les inventions elles-mêmes, dont beaucoup trouvent leur origine dans les archétypes classiques de la S.F., qui agissent en catalyseur pour déclencher l’humour.
Dans un des premiers chapitres, Yamada essaie de soumettre Isogai au nouvel et puissant aphrodisiaque du Professeur, mais se retrouve à l’avaler lui-même puis à partager une étreinte passionnée avec une chèvre, sous les regards et commentaires des autres personnages. Dans un autre épisode, Yamada et Isogai voient leurs esprits intervertis par l’«échangeur d’âme» du Professeur. Et de suivre alors leurs mésaventures chacun dans le corps de l’autre : Yamada se rend compte qu’il est difficile de courir comme un homme quand on a des seins et échappe désespéremment à la tentation de se peloter, pendant qu’Isogai assouvit son profond désir d’uriner du haut d’une falaise.
Bien que les abracadabrantes inventions et leurs effets pourraient sortir tout droit de l’âge d’or des mangas SF de Tezuka ou Leiji Matsumoto, Kasabe se singularise en poussant cette formule jusqu’à des sommets étourdissants et anarchiques.

En plus de multiples occurrences des aventures bestiales et à caractère sexuel déjà mentionnées, Flying Girl met en scène la tête coupée d’un yakuza, vivante dans un bocal ; son fils, un enfant sauvage élevé dans la nature ; un chef de gang trapu et chauve, qui fait office d’amant / chargé de soins de la tête coupée et de mère adoptive pour le garçon ; ainsi que plusieurs animaux doués de parole — tous des résultats d’inventions du Professeur Todd.
En dépit du niveau de chaos ambiant, chaque épisode se finit généralement avec tous les tords redressés, et les imperturbables personnages ne se font alors pas prier pour offrir leurs commentaires désabusés sur les désastres qui ont pu se produire. Ainsi dans cet épisode où Yamada et les autres personnages sont changés en pierre pendant un an. Une fois revenu à la normale, il panique et appelle son chef, s’attendant à se faire renvoyer pour son année complète d’absence, mais le chef lui répond nonchalamment «Oh, vous êtes toujours en vie ? Eh bien, continuez donc comme ça.».
Ce côté désinvolte est accentué par le style plutôt simple et crayonné de Kasabe, avec ses portraits cartoonesques et sans fioritures et ses décors simples à main levée. Le tout se complétant pour une lecture légère et rapide.

C’est cette touche d’intelligence discrète, caractéristique du contenu récent d’IKKI, qui distingue Kasabe et ses compatriotes Hara et Iwaoka d’autres artistes. Flying Girl n’est pas vraiment le genre de titre sur lequel on construit une collection, mais il en founit une excellente garniture.

(Cette chronique est parue originellement sur le blog de Stephen Paul, Robots Never Sleep)

Notes

  1. Une des caractéristiques d’IKKI étant sa remarquable confiance en ses auteurs et son mépris total pour le sytème des votes de popularité qui décide quoi éditer.
Chroniqué par en novembre 2007

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