Gilles la Jungle

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Les éditions de la Pastèque ont fêté leurs quinze ans cette année, mettant en valeur un travail éditorial majeur de soutien et de défrichement de la bande dessinée québécoise contemporaine. Mais La Pastèque ne s’est jamais contentée de la création actuelle de la Province, s’attachant non seulement à soutenir de nombreux auteurs étrangers (comme les géniaux Mahler, Bravo ou Liniers) mais tournant également son regard vers le passé. Comme pour beaucoup d’éditeurs alternatifs, la Pastèque affirme une vocation patrimoniale et tente de remettre en valeurs quelques trésors de la bande dessinée, notamment québécoise, tristement rendus indisponibles. C’est ainsi que le premier tome de l’intégrale Michel Risque paraît en 2005 ; soigneusement fabriquée, elle remettra le travail de Godbout & Fournier en pleine lumière, notamment en Europe. Cette ambition sera confirmée par la réédition des Jérôme Bigras de Jean-Paul Eid, en 2008. La réédition d’Ivoire de Bravo & Regnaud, paru en 2006, entre aussi dans ce cadre, même s’il s’agit une bande dessinée française.

Dans tous les cas où la Pastèque s’est frottée à la réédition, les avis ont été unanimes : fabrication superbe, reproduction impeccable et exigence éditoriale manifeste. Autant dire qu’il était presque regrettable que les occasions n’en soient pas plus fréquentes.
On pouvait donc beaucoup attendre de la réédition de Gilles la Jungle, série publiée dans Titanic en 1984. Œuvre de jeunesse d’un réalisateur célèbre ayant connu un bref passage dans le neuvième art, son intérêt historique est indéniable. Au-delà de son auteur, ce titre permet d’entrevoir une certaine époque et donne le ton d’un magazine important qui a marqué son lectorat.
Du côté de l’objet, indiscutablement, la qualité habituelle est là — impression, nettoyage des planches, bichromie rouge, l’ouvrage est de belle facture, proposant un écrin à la hauteur de cette bande dessinée présentée comme mythique.

Justement, puisque l’on peut enfin la (re)découvrir, que vaut l’œuvre en tant que telle ? Détournant les codes des bandes dessinées d’aventures bas de gamme, puisant son inspiration dans Kimba, roman photo kitsch logiquement oublié aujourd’hui, Gilles la Jungle se veut être une parodie délirante de cette presse de gare. Mais c’est justement là que le bât blesse. Certes, les débuts sont plaisants, le dessin très jeté rehaussé de rouge crée un aspect plastique efficace, l’humour joue sur le décalage texte/image tandis qu’un narrateur maniant sans cesse les pléonasmes et  oxymores créé une seconde mise à distance. Mais au bout d’une dizaine pages, tout cela tourne déjà à vide et l’on s’ennuie ferme.
La principale faiblesse du livre vient sans doute de son contexte de production. On l’imagine réalisé comme une boutade au jour le jour, se construisant sans cesse en surenchère entre le texte off, les dialogues absurdes et des images délirantes. Ce qui peut créer un jeu avec le lecteur dans un périodique, de mois en mois, s’avère tout simplement laborieux sur le long terme, une fois lu d’un bloc.

La quinzième planche de Gilles la Jungle contre Méchant-Man[1] est très représentative de l’ensemble du livre. Les traits d’humour fusent de partout, depuis le cartouche narratif jusqu’aux dialogues en passant par des calembours (visuels ou non). On peut d’ailleurs souligner combien le jeu sur «à l’écart»  est faible, ne s’appuyant que sur un artifice (la pancarte) pour un mot sans polysémie, dans une facilité de gag que l’on  retrouve régulièrement.
C’est là que l’on touche à l’overdose, dans une accumulation d’absurde et de détournement de clichés qui ne sont à aucun moment les objets d’un véritable questionnement. Dans sa répétition, cet appel systématique au lecteur dans un jeu de connivence second degré finit par apparaître comme gratuit et lassant, à la manière d’un oncle un peu ivre croisé lors d’un mariage qui répéterait inlassablement les mêmes blagues, à grand renfort de grands coups de coude et de tapes sur la table.

Était-ce vraiment l’œuvre la plus importante à rééditer du patrimoine de la «BDQ» ? C’est certainement l’avis de l’éditeur qui saura sans doute le défendre, mais on ne peut que sortir perplexe de cette lecture. En l’absence de préface et d’une quelconque mise en contexte, on en vient à se demander s’il ne manquerait pas quelque clé pour pouvoir en découvrir la véritable saveur — laissant au contraire régner l’ennui, face à un récit qui a bien du mal à décrocher autre chose que des bâillements.

Notes

  1. Le livre contenant aussi une autre histoire, a priori inédite en album, Gilles la Jungle contre les vampires.
Site officiel de La Pastèque
Chroniqué par en septembre 2014
  • Eric B.

    Ohlàlà, Monsieur, vous manquez un peu d’humour… Le caractère inattendu de certains rapprochements dans Gilles la Jungle crée des effets comiques vraiment irrésistibles. Sans doute que, pour le lectorat québécois, le décalage avec la norme française pastichée dans les dialogues rend le tout encore plus absurde et drôle…

  • Mezzonotta

    Les extraits publiés ici sont plutôt drôles…
    Il faut considérer que le genre parodique et le second degré inondent tant les média en tout genre depuis 40 ans (de Gotlib dans Pilote au Palmashow sur Youtube, les choses n’ont pas beaucoup changé, à part un évanouissement dramatique d’une certaine douceur de vivre) que ce genre d’humour est désormais assez convenu.
    La lassitude et l’impression de répétition sont propres aux intégrales et aux recueils de strips. Même Calvin & Hobbes ou Hagar Dunor peuvent saouler si on s’en enquille 50 pages d’une traite!
    Il faudrait pouvoir juste picorer quelques planches de temps en temps, mais quelle force de caractère cela demande de pouvoir s’arrêter. Un coÏtus interruptus, en somme!