Hair Shirt

de

Je vis avec un personnage qui lit plus vite que son ombre. Il aura donc systématiquement parcouru chacune de mes bandes dessinées avant moi, puis émis un commentaire rapide qui tiendra lieu d’introduction à ma lecture. Quand il a eu fini Hair Shirt, je n’ai pas su s’il l’avait aimé ou non, car il a seulement dit : «Ce gars-là a des problèmes.» Je n’ai pas pris l’avertissement trop au sérieux, et me suis naïvement plongée dans l’histoire, que je croyais celle d’un adolescent à peine attardé, John, qui aurait certes des problèmes, mais pas si graves que cela.

Je pense que le personnage avec qui je vis parlait plutôt des problèmes de l’auteur, Patrick McEown, la quarantaine, professeur de dessin à l’Université Concordia de Montréal, ayant auparavant œuvré dans le comics américain — ce qui explique sûrement, vu ma faible connaissance en la matière, que je découvrais son nom pour la première fois. Même si Hair Shirt n’est pas une autobiographie, il serait difficile de croire que la fiction n’y est pas une catharsis complexe et violente, visiblement consciente, à en croire la biographie de l’auteur imprimée comme d’habitude à la fin des livres de la collection Bayou. On ne peut pas penser que l’auteur utilise autant les réminiscences de l’enfance et les rêves (somme toute, la psychanalyse) par hasard.

Deux barres d’immeubles dans la nuit, des réverbères qui percent la route sur laquelle errent des ombres de marcheurs… Le lieu que décrit la première page de Hair Shirt est en fait un «non-lieu». Un endroit où les gens passent, un endroit «fait presque entièrement d’intervalles entre les choses». Ces non-lieux, qui normalement ne sont pas habités (les trains ou les supermarchés pour Marc Augé ; les cimetières, les théâtres ou les cabanes d’enfant pour Foucault[1] ), dans Hair Shirt le sont — et cela participe des problèmes, justement. John, qui avait quitté le non-lieu pour «la grande ville», retourne en périphérie, là d’où il vient. Et là d’où tout va lui revenir. Ça sent un peu la banlieue ontarienne, même si elle est anonyme, et le jeune John de Hair Shirt devient une sorte d’anti-Scott Pilgrim. Tout ce qui est simplifié et transcendé dans le manga canadien de Bryan Lee O’Malley[2] (les ruptures, le passé qui hante, la jalousie, la manipulation, le désir) condamnent de noirceur les personnages du livre de Patrick McEown. Les deux histoires se répondent, jusqu’au nom des filles avec qui les protagonistes jouaient chacun de la musique : «Ivy», ex de John dans le livre négatif, «Envy», ex de Scott, dans le livre positif.

La narration de Hair Shirt commence lors d’un concert underground : John retrouve Naomi, une amie d’enfance, ou plus exactement, la petite sœur de son meilleur ami d’enfance, Chris, mort à 16 ans dans un tragique accident de voiture. John et Naomi se réveillent un peu trop vite dans le même lit, assumant brusquement la sexualité qu’ils n’avaient pu vivre dix ans auparavant. Le sommeil de John se peuple alors de cauchemars et de symboles : cette chemise de crin, un cilice qu’il tricote accroupi, nu, sur le carrelage de la cuisine, ces chiots qu’il faut nourrir et que l’on retrouve égorgés… Des symboles dont l’histoire nous dénouera lentement les significations, sans jamais pour autant nous servir la soupe en entier. Certains secrets resteront secrets, et la nature des violences que Naomi a subies, petite, de la part de son père, de son frère, demeure taboue.

Patrick McEown a lui aussi cette influence du manga, mais contrairement à son compatriote Brian O’Malley, celle-ci n’est pas formelle. Elle se lit plutôt dans l’horreur des passages oniriques, dans ce chien à tête d’homme — la tête d’un mort qui plus est — que, très maladroitement, j’associe aux monstres de Mizuki Shigeru.[3] Les labyrinthes de rêves font froid dans le dos, comme dans un film de fantômes japonais. Mais chez Patrick McEown, l’épouvantable baigne dans un trait finalement très cute, même s’il est hachuré de sombre, et le propos passe ainsi un peu mieux, comme une pilule enrobée.

Il faut lire l’entièreté de Hair Shirt pour comprendre que son vrai sujet en est la question du lieu : Comment les lieux de notre enfance portent les traces de nos identités meurtries ? Dans Hair Shirt, l’endroit qui tient office de cabane de jeux (un vieil immeuble abandonné qui boucle la narration, présent au début et à la fin de l’histoire) n’est pas une porte sur un imaginaire naïf, mais plutôt une porte sur la peur, le traumatisme et les fantasmes refoulés.

Si Hair Shirt transpire le malsain, ce n’est ni par goût, ni dans la complaisance. Il s’agit plutôt d’une confession de l’indicible, un effort pour se raccrocher au «normal» et comprendre ce qui nous hante et nous construit. Si le livre avait une morale, elle serait toute simple : oublier ses problèmes ne signifie pas qu’on les a réglés.

Notes

  1. Marc Augé, Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992. Et, entre autres, une conférence de Foucault de 1976, Des espaces autres, dont le texte est disponible en ligne.
  2. Scott Pilgrim, Bryan Lee O’Malley, six tomes, éditions Milady pour la version française, Oni Press pour la version anglaise. Malgré l’aspect léger mentionné, j’en conseille fortement la lecture — mais je n’encourage pas le visionnage de l’adaptation cinématographique.
  3. Aux éditions Cornélius, traduits en français : Kitaro le repoussant, 3 rue des mystères, NonNonBâ, Opération Mort, Micmac aux enfers
Site officiel de Bayou (Gallimard Jeunesse)
Chroniqué par en janvier 2011