Hard West

de

Calamity Kid fait partie de ces grandes bandes dessinées nées au milieu des années 30 et qui ont perduré jusqu’à nos jours, évoluant au gré de ses auteurs, des lecteurs et des époques. Ayant marqué l’imaginaire collectif occidental depuis trois quarts de siècle, cette série de western s’inscrit dans la mémoire du neuvième art par sa longévité exceptionnelle et le véritable culte qu’elle inspire encore de nos jours, au point que son histoire et ses moindres évolutions sont vécues à l’extrême par ses fans, dont la passion remonte généralement à l’enfance.
Matti Hagelberg fait un documentaire en bande dessinée sur cette étonnante singularité de la neuvième chose, en interrogeant ses artisans et ses lecteurs. A travers ces témoignages, c’est toute la généalogie de ce western populaire qui se déploie avec précision, de Uccelli, Zitti et Dolce, au triumvirat des années 60, Zingarelli, Bacio et Bocca, en passant par le duo des années 70, Nucci et Dario Basta, pour finir sur le très controversé Mikko Komu, auteur finlandais tenant les rênes du Kid depuis maintenant un peu plus d’une quinzaine d’années.

Si Calamity Kid est une bande dessinée italienne, c’est à partir de sa réception en Finlande que Matti Hagelberg — lui-même Finlandais — en retrace l’histoire. Chose d’autant plus possible que cette série a toujours eu ici une audience plus forte qu’ailleurs, à la fois renforcée et prouvée par l’installation de Mikko Komu en Italie pour en assurer la relève. Ce qui aurait pu n’être qu’un point de vue partiel se montre bien au contraire avoir une dimension universelle qu’accentue le cadrage en plan fixe et le dessin brutaliste d’Hagelberg.
Une vérité d’autant plus crue, que Calamity Kid est à la bande dessinée ce qu’Uqbar est à l’Encyclopædia Britannica dans la célèbre nouvelle de Borges.[1] Ce western est un faux exceptionnel qu’il est inutile de chercher. Une fiction fictionnelle pour dire une vérité sur ce neuvième art en nouvelle frontière, dans un «Ouest» se révélant dans toute sa dureté, entre ceux qui l’explorent et ceux qui l’exploitent.

Hard West retrace avec causticité et un humour à la férocité inspirée ce petit drame de le bande dessinée, celui de ne s’être pas perçu pendant longtemps autrement que comme produit divertissant pour les plus jeunes, qui devenus plus vieux y ont vu pour certains des auteurs et une manière de faire pouvant être qualifiée d’art.
Entre les adultes qui ne comprennent pas que des adultes puissent lire (en adulte) des trucs qui restent pour enfants, et les adultes qui voient dans ces trucs pour enfants des créations d’adultes, il y a un canyon que viennent accentuer ceux pour qui c’était bien mieux avant et ceux pour qui c’est mieux maintenant parce qu’après.
Ce qui émerge de ce panier de crabes profondément humain finalement, c’est la notion d’auteur face à un personnage[2] semblant hors du temps, se réifiant dans la série et offrant un repère facile dans un monde souvent décrit comme n’en n’ayant plus. Ce sont les notions de créateur et de créature qui s’affrontent en duel dans une grande rue aux allures de festival de bande dessinée.

Qu’aujourd’hui Calamity Kid soit dévalorisé, humilié, devant affronter «Tête-à-couille», quoi de plus logique ? Même dans la bande dessinée dite «populaire», quand les fans s’intéressent à la généalogie de leurs personnages fétiches, ils tombent forcément sur leurs auteurs. Suivant la qualité des épisodes certains émergent plus que d’autres, deviennent alors des créateurs, et ceux qui viennent à leur suite commencent d’office par être des créateurs — sinon qui serait digne de faire vivre LES créatures ?
Mikko Komu assume ce fait complètement, extrêmement dirons-nous, et le fait sien d’autant mieux que les ventes ne s’en ressentent pas.[3]
L’irruption de l’auteur a ainsi des allures de retour du refoulé,[4] ramenant l’anxiolytique divertissement à une mythologie de névrosés profondément révélatrice, qu’il est aisé d’utiliser de façon surréelle et provocatrice. Hard West est un reportage fait de témoignages[5] qui se révèlent avoir des allures de divan où les intervenants sont comme des masques qui tomberaient moins en révélant qu’en apparaissant véritablement comme tels.[6]
Une œuvre aussi implacable dans l’humour qu’elle déploie, que subtile dans sa construction, dont le graphisme semblant frustre à certains acquiert vite une évidence irréductible au fil de pages mémorables.

Notes

  1. «Tlön, Uqbar, Orbis Tertius» in Fictions.
  2. Qu’aurait résolue ou assumée Hergé en disant «Tintin c’est moi», par exemple.
  3. Aspect semblant le moins exploré par l’auteur, mais installant pourtant subtilement l’idée que Calamity Kid est une réification moins dans sa conception que dans son achat. Les lecteurs n’achèteraient ces albums moins pour la provocation ou la qualité des histoires de Komu, que parce qu’ils ont toute la collection. Un peu comme pour le dernier Astérix par exemple.
  4. Surtout s’il se défoule.
  5. Tous masculins.
  6. Le fait que les textes des dialogues aient parfois des ratures, qu’ils débordent des bulles, tout cela contribue à montrer l’émotion des personnages. Quasi lapsus révélateurs, ils craquent, s’emportent, outrepassent, etc.
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Chroniqué par en septembre 2009

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