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Hergé, fils de Tintin

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Toute personne humaine se construit par une ou des fiction(s) : roman familial, religions, théories philosophiques, scientifiques ou artistiques, etc. La fiction est l’échelle donnant sens à la réalité.
Le destin singulier d’Hergé est d’avoir construit la fiction qui l’a accompagné toute sa vie et d’en avoir fait un paradigme universel. Une singularité et une performance qui trouvent, ensemble, leur source dans une faculté à repousser la réalité des hommes ou, plutôt, à en cacher une quotidienneté perçue trop artificielle et prosaïque.

C’est d’un trait hermétique noir qu’Hergé isole, sépare, dirige, fait une réalité, une vision du monde qui, plus tard, dans une époque se qualifiant généralement de postmoderne, sera qualifiée de ligne claire. La réalité sombre nettoyée, clarifiée, devient vivable pour Hergé. D’un trait sur une feuille blanche, Hergé s’empare du monde, lui donne l’autonomie d’un Tintin redresseur (de tous les torts), pour notre plus grand bonheur.
L’inverse, quand la réalité niée s’empare d’un Hergé confus, c’est sombre et embarrassé qu’il apparaît.
De ces traits ombreux du caractère Hergéen, au triomphe de la ligne claire, il y a deux faces d’une vie dont Peeters nous montre la filiation. Une filiation ou les fictions se mélangent, ou le créateur n’en est pas moins une créature fictive (se révélant dans sa confusion sur la nature du réel).

Peeters montre tous les aspects de la fiction et c’est là que brille son livre.
Il ne fait pas une bibliographie mais plusieurs. Celle d’Hergé bien entendu, mais aussi celle de Tintin, de la bande dessinée et de lui-même en tant qu’acteur de la bande dessinée.
Là où Assouline ne faisait qu’égrainer les faits, parfois d’une manière étonnamment aride et schématique, Peeters montre toute l’osmose intarissable entre l’œuvre et l’artiste, qu’il étaye par cette faculté particulière de la bande dessinée à rendre vivant ses personnages.
Assouline ne parlait que de l’homme (de l’homme jugé) en laissant la bande dessinée de coté, évoquant l’œuvre comme un souvenir, un repère chronologique ou une simple conséquence.
Peeters peut, lui, mettre en jeu sa profonde connaissance du médium bande dessinée, à la fois comme scénariste, théoricien, critique et historien.
Il ne cache pas que son attirance pour l’œuvre hergéenne remonte, comme pour beaucoup, à l’enfance. Mais il sait se dégager de cet instant fondateur, en reconnaît la valeur, pour mieux en faire ressortir la relativité et la persistance aux moments charnières de la vie.
Son succès commercial le prouve, l’œuvre d’Hergé entre en écho avec tous ses lecteurs, depuis plusieurs générations. Peeters cherche aussi à comprendre cette incroyable propriété paradigmatique.
Il raconte et enquête. C’est cette passion de l’analyse et de la recherche qu’il distille dans ses phrases, et c’est au romancier/scénariste qu’il fait appel pour les agencer, leur donner la vigueur des lectures ensorcelantes.
La fiction s’étant ainsi à lui-même, comme lecteur et comme acteur. Ce qui pourrait être perçu comme source de dissimulation et en fait une preuve de grande honnêteté.
Peeters se met en scène comme un reporter, en évoquant ses rencontres avec Hergé et en se basant sur les témoignages qui lui ont été fait.
Sa finesse d’esprit ne le limite pas non plus à l’entourage immédiat du dessinateur. C’est par la bande dessinée que Peeters nous raconte Hergé. Ne se limitant pas à l’incarnation emblématique qu’a pu en offrir Tintin, c’est par tous ses acteurs qu’il parle du maître belge, des dessinateurs célébrés comme Jacobs, aux critiques de bande dessinée maintenant reconnus, comme Numa Sadoul ou Pierre Fresnault-Deruelle. Les points de vue sont ainsi riches et foisonnants, éclairant Hergé d’un jour nouveau et pertinent. Ce travail déjà considérable et original, est amplifié par l’accès à des correspondances jusqu’alors inédites, entre Hergé et sa première femme Germaine Kieckens ou celles avec son secrétaire Marcel Dehaye.

Ce que démontre Peeters, c’est qu’Hergé ne cesse d’éclaircir – voire de nier en l’éblouissant – l’ombre originelle [1] , pour finir, bien plus tard, par saisir cette éclatante blancheur (devenue une syntaxe) et la salir (en acceptant la réalité, et avec l’âge la présence du passé). A la fin de sa vie Hergé se trouve donc ailleurs et son langage de clarté ne pouvait que se réifier (après être arrivé à ses fins).

Sur la photo de la couverture du livre, l’homme Hergé est en clair-obscur, entre-deux extrêmes [2] .
C’est, peut-être, cet « entre-deux » qui en a fait un maître de la bande dessinée [3] . L’intuition (voire l’intuitivisme) génial d’Hergé tient peut être dans cette perception, cette « oreille absolue » de l’ellipse [4] .

Peeters brise la quasi-énigme qu’Hergé lança à Sadoul : « Si je vous disais que dans Tintin, j’y ai mis toute ma vie ». Il en réhabilite le sens et l’enjeu, noyé dans la boutade flaubertienne convenue du « Tintin c’est moi ! ».
Hergé n’est pas Tintin, il est avec Tintin. C’est cette subtilité qu’il fallait faire apparaître. Tintin est au fil du temps comme Hergé. Du même temps, du même fil qui les enchaîne et les habille. Ils n’en sont pas moins distincts l’un de l’autre. Et si Peeters inverse la filiation du créateur à sa créature, c’est parce qu’Hergé doit tout à son personnage. Tintin n’est pas qu’un gagne pain. Il fera l’éducation et l’autonomie d’Hergé comme un parent doit le faire de son enfant, en permettant les rencontres, développant l’envie d’apprendre et de voyager. Il permettra l’apprentissage et l’élaboration d’un langage permettant d’appréhender le monde dans sa complexité, de la clarifier.
A défaut d’Hergé, Tintin aurait pour père l’Abbé Wallez. Par la suite c’est tout les « mentors » d’Hergé que symbolisera la silhouette abstraite du personnage. Une synthèse idéale et fondamentale, fusionnant ou re-présentant partiellement, ponctuellement, Wallez, Tchang, Melkebeke, Jacobs, etc.

Hergé est donc bien le fils de Tintin, filiation cachée, dans la mesure ou le personnage à la houppette a longtemps incarné la bande dessinée dans ce qu’elle a d’essentielle.
Hergé est le premier auteur de la bande dessinée européenne, dans la reconnaissance officielle de son statut et dans sa compréhension intuitive (voire vitale) du médium et de sa modernité. En se sens (et Peeters fait bien indirectement ressortir cet aspect), la série Tintin peut être envisagée comme une des premières bandes dessinées autobiographiques et/ou un des premiers journaux intimes en bande dessinée.

Les articles et livres précédant, racontant « les aventures d’Hergé », étaient par trop cantonnés aux succès des ventes d’albums, aux anecdotes et exigences du public divers et diverti, et aux amitiés d’opinion dextrogyre celées avant la seconde guerre mondiale.
Peeters brise avec une grande élégance ces carcans et ces clichés, ne résumant surtout pas une vie, mais portraiturant en creux un homme de création et un médium de tous les possibles.

Notes

  1. S’étendant d’une filiation peut être royale, à un acte pédophile dont il aurait été la victime. Peeters est le premier a en faire l’hypothèse, d’après une lettre datée du 16 juillet 1948, adressée à Marcel Dehaye.
  2. Et aujourd’hui entre-deux clichés, celui de l’artiste célébré et celui de l’homme aux opinions réactionnaires.
  3. Peeters signale lui-même cet « entre-deux » dans Case, planche et récit, en étayant son hypothèse d’une forme elliptique particulière au neuvième art par un extrait de Tintin au Tibet où Haddock chute d’un escalier destiné à embarquer les passagers d’un avion. Voir « la case fantôme », « l’espace inter-iconique » in Benoît PEETERS : Lire la bande dessinée, case planche et récit, Paris, Flammarion, collection « Champs », n°530, 2003, pp.40-41.
  4. Sentiment d’ellipse qui s’étend sur des décennies dans la vie même de l’artiste (du Lotus bleu à Tintin au Tibet) et fait de son œuvre un univers véritablement parallèle où chaque personnage a sa vie propre, semblant autonome, comme dans ce dictionnaire de la Comédie humaine de Félicien Marceau dont la lecture a tant marqué Hergé en 1948.
Site officiel de Flammarion
Chroniqué par en mars 2003

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