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Histoire de la bande dessinée au Québec

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La bande dessinée québécoise connaît depuis une dizaine d’année un grand regain de vitalité, sous l’égide d’éditeurs courageux défendant autant les auteurs québécois qu’une certaine vision de la bande dessinée. La création québécoise n’est pourtant pas une nouveauté, et si les auteurs locaux ont subi avec beaucoup de violence la concurrence américaine[1], les noms d’Albéric Bourgeois, d’Albert Chartier ou de Réal Godbout rappellent qu’une y a toujours eu une création de qualité dans la province. Autant dire que l’annonce, en 2008, de la publication du premier ouvrage de fond retraçant l’histoire de la production locale depuis 1975[2] avait fait naître bien des attentes !

L’ouvrage de Mira Falardeau a reçu l’accueil escompté, et les médias ont largement couvert son ouvrage, la quasi-totalité saluant là un titre majeur amené à devenir la référence en la matière.  Il faut cependant souligner que ce nouveau livre est en réalité une grosse mise à jour de La Bande Dessinée au Québec, un petit livre de poche du même auteur publié en 1994 visant à une sorte d’étude historique, sociologique et économique de la bande dessinée. Le nouvel ouvrage en reprend de nombreux paragraphes in-extenso, le tout étant enrichi de nouvelles données et d’illustrations rendant le livre plus attractif. Rien d’infamant en soi, mais ce «détail» n’est précisé nulle part.

Commissaire de plusieurs expositions sur le 9e art et est docteure en histoire de l’art, Mira Falardeau présente de belles références – comme autant de garanties apportées au sérieux du contenu de l’ouvrage. Et pourtant, si le livre est agréablement écrit et richement illustré, il aligne erreurs et non-sens, tout en ignorant magistralement la scène alternative, pourtant une des plus stimulante de la bande dessinée québécoise.
Ainsi, en dehors du chapitre sur les fanzines, Julie Doucet n’est quasiment pas citée (une fois, en passant). Henriette Valium a un peu plus de chance et apparaît également dans le chapitre sur les revues, mais on en reste là. Sylvie Rancourt – pourtant première auteure canadienne de bande dessinée autobiographique – est tout bonnement ignorée[3]. Les travaux de Mécanique Générale, de La Pastèque ou de L’Oie de Cravan sont à peine évoqués, quand ils ont la chance de l’être. Mécanique Générale devient ainsi un éditeur de «fanzine-album», néologisme absurde pour des albums publiés dans des conditions tout ce qu’il y a de plus classique.
Ce choix se sent d’autant plus nettement que des auteurs bien moins connus sont abondamment cités. Le cas d’André-Philippe Côté est marquant : cet auteur (connaissant certes un réel succès et méritant sans conteste d’être cité) se retrouve un peu partout, et notamment comme représentant de la «bande dessinée d’auteur» — alors que quelles que soient ses qualités, il se classe clairement dans le mainstream[4].

Si cela ne suffisait pas, le livre est mal construit. L’idée de grands chapitres thématiques après une histoire générale n’est pas forcément mauvaise, mais le résultat ne tient pas. Après deux chapitres historiques, l’auteur balance un chapitre de définition et de vocabulaire de la bande dessinée, puis revient à l’histoire de la bande dessinée québécoise avant de lancer ses sections thématiques. Cinq thèmes sont abordés : «Les revues», «BD et jeunesse», «Les albums», «Les fanzines» et «BD, multimédia et web». Des choix assez discutables, quand certains concernent des canaux de diffusion (albums, revues, fanzines), d’autres des genres et une étude du public (bande dessinée jeunesse), et que d’autres s’entrecroisent et auraient pu être fusionnés (revues et fanzines par exemple), etc.
Le dernier chapitre aborde enfin la création, y incluant un peu de théorie sur le multimédia pour finir dans un gros gloubi-boulga mêlant webzines (qui auraient pu rejoindre les fanzines), pures créations pour le web, blogs contenant des pages scannées et explications techniques sur la numérisation. Là encore, pour la rigueur scientifique, on repassera.

Mais le pire n’est pas là : le plus gros problème de ce livre est que, visiblement, l’auteure présente de nombreuses lacunes, non pas sur la question de la bande dessinée québécoise (qu’elle semble avoir sincèrement travaillée), mais sur la bande dessinée tout court. Mira Falardeau laisse l’impression tenace de ne s’être jamais penchée sur la théorie de la bande dessinée[5], ni même n’avoir vraiment réfléchi sur ce qui la  fonde intrinsèquement. Ainsi n’hésite-t-elle pas à expliquer dès l’introduction : «Je parlerai principalement de la « bande dessinée », c’est-à-dire d’histoires en images sur plusieurs cases où les héros et héroïnes se parlent avec des bulles et évoluent à l’aide de ligne de mouvement et d’idéogrammes[6]». Exit donc la bande dessinée muette — ce qui n’empêche pas l’auteur de nous présenter sans sourciller Petit chien sauvage et savant, de Morissette, comme la première bande dessinée québécoise, quand bien même elle contrevient directement aux deux règles expliquées plus haut ! Il ne servirait à rien de lister les nombreuses approximations et aberrations sur la bande dessinée qui sont doctement assénées dans ce livre, mais elles suffisent à remettre en question l’ensemble de l’ouvrage. Face à tant d’erreurs et d’approximations sur les points les plus évidents, comment ne pas se retrouver saisi de doutes quand on aborde des faits historiques moins connus ?

Tous ces défauts n’ont pas empêché l’Histoire de la bande dessinée au Québec de recevoir une énorme couverture médiatique, de bien se vendre, et de n’être fondamentalement remis en cause par aucun média[7]. La raison est simple : la majorité des journalistes culturels ont une culture des plus limitée en bande dessinée et, ignorant les signaux les plus suspicieux de l’ouvrage, ont tranquillement adoubé un travail bancal qui se retrouve de facto promu comme une référence. Il demeure à cet égard une profonde sensation de gâchis : sur le petit marché que représente le Québec, il y a très peu de place pour un autre livre historique que l’on pourrait espérer sérieux[8], qui de plus, ne rencontrerait certainement pas le même accueil auprès des médias, tenant déjà «leur» livre sur le sujet.

Mais après tout, Mira Falardeau prévenait dès le départ, dans ses remerciements et annotations, que «Si quelques petites erreurs de dates ou de titres ont pu se glisser dans ce livre, veuillez m’en excuser à l’avance, les sources étant en BD à l’image de leurs auteurs : fantaisistes et imaginatives, quoique éminemment conviviales.» Ma foi, la promesse est bel et bien tenue.

Notes

  1. Contrairement à la France, le Québec n’a pas connu de loi protectionniste après-guerre. Il était donc beaucoup moins cher pour un éditeur de racheter les droits d’un comic-strip déjà publié et rentabilisé dans des centaines de journaux américains que de financer une création.  Il y a cependant toujours eu un très fort combat des auteurs et acteurs du milieu pour faire reconnaître leurs spécificités via diverses initiatives comme la tentative de création d’un syndicate à l’échelle de la province, le lancement de salons, de magazines… Le magazine humoristique Croc publiera des auteurs locaux et aura une large diffusion, mais n’est pas spécifiquement consacré à la bande dessinée. C’est le cas de Titanic, par exemple, qui ne réussira pas à tenir plus d’un an avec cette politique éditoriale…
  2. Il s’agit de La Bande dessinée Kébécoise, d’André Carpentier, éd. La barre du jour.
  3. Pourtant, s’il y a des auteurs québécois célèbres outre-province ce sont bien Doucet ou Rancourt. Nous sommes en 2008, Les Nombrils, de Dubuc et Delaf, connaissent déjà du succès sans être encore comparables, tout comme le Paul de Michel Rabagliati. Comme l’auteure, j’exclus les auteurs québécois œuvrant directement à l’étranger, notamment dans les comics. Ce choix-là se défend, l’auteur parlant de la bande dessinée au Québec en premier lieu, publiée en langue française.
  4. Il se trouve qu’ André-Philippe Côté a publié un ouvrage avec Mira Falardeau, et est son compagnon à la ville. Une information de vie privée qui ne devrait pas en soit être intéressante pour le lecteur, mais qui éclaire un peu quant à ce surdosage manifeste.
  5. De fait, aucun titre n’est présent dans la bibliographie fournie par l’ouvrage.
  6. Un long  paragraphe nous explique qu’il s’agit, par exemple, des ampoules pour simuler les idées, ou de la scie coupant une bûche pour le sommeil, choses essentielles et ressortissant à la «poésie de la bande dessinée».
  7. À peine y a-t-il eu quelques critiques mitigées de-ci de-là, principalement sur la forme, comme celui-ci.
  8. On se prend à rêver d’un tel ouvrage signé Michel Viau, auteur de très bons textes sur l’histoire de la bande dessinée québécoise, dans Mensu’Hell et Formule. Il a également réalisé un très bon petit site sur le sujet, sous l’égide de Bibliothèque et Archives Canada.
Chroniqué par en septembre 2013

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